La représentation LGBT+ dans les séries animées US

A l’occasion du mois de Juin ; le mois des fiertés, célébrant la communauté LGBT+ et ses luttes, la rédaction de Good Taste Police s’engage à vous proposer plusieurs articles en tout genre (portraits, études de cas, critiques, …)  afin de réfléchir aux questions de représentations au sein de la pop-culture, devant et derrière la caméra.

Pour ce premier article, Victor s’intéresse à la place accordée à la représentation queer dans les comédies animées américaines au fil des décennies. De Springfield à Quahog, en passant par South Park !

Une affaire de famille

Les Simpson, Family Guy, South Park, American Dad! : tous ces dessins animés, populaires chez les jeunes adultes, se déroulent majoritairement à l’intérieur de cercles familiaux. Dans un schéma popularisé par la famille Simpson, imaginée par Matt Groening en 1987 par le Tracey Ullman Show, ces cartoons non destinés aux enfants imaginent les péripéties de familles, souvent menées par une figure patriarcale en tête d’affiche. Des figures souvent réactionnaires, et remplies de préjugés sur les différences. On remarque donc que les questions LGBT+, lorsqu’elles sont évoquées, apparaissent comme une source d’inquiétude pour les anti-héros que nous suivons.

C’est en 1997 que Les Simpson, la série animée la plus culte auprès du grand public, s’attaque à ce sujet. Dans l’épisode 15 de la saison 8, La phobie d’Homer ( Homer’s phobia en version originale, jeu de mot sur homophobia), la série va mettre à mal l’image du sympathique beauf qu’est Homer Simpson en révélant au public son homophobie. Lors d’une visite dans un magasin d’antiquités, la famille fait la rencontre d’un vendeur excentrique nommé John (doublé par John Waters, grande figure queer du cinéma américain). Le courant passant bien entre lui et Homer, celui-ci l’invite à dîner chez eux et une amitié commence à se créer entre les deux hommes.

Hélas, elle n’est que de courte durée puisque lorsque Marge fait comprendre à Homer que son nouvel ami est gay, notre protagoniste est pris de panique. Il expose alors ses préjugés absurdes (la communauté gay aurait, selon lui, dévitaliser l’Amérique de sa virilité) et s’éloigne de John. A contrario, les reste des Simpson, sans se soucier de la sexualité de ce dernier, l’accepte immédiatement dans leurs vies (et franchement, qui n’aimerait pas apprendre tous les ragots de Springfield en faisant un tour en décapotable comme le propose John à la famille ?). L’épisode prend alors une autre tournure : voyant Bart pris d’amitié pour cette personne et irraisonné dans son intolérance, Homer prend peur à l’idée que son fils “devienne” lui aussi gay. Avec l’aide de ses compagnons de boisson, Moe et Barney, il va alors faire en sorte à ce que son fils devienne un “pur hétéro comme Burt Reynolds” : en l’incitant à chasser. Dans une situation extrême mettant en danger le père et son fils, c’est l’excentricité de John qui parvient à les sauver. Ce qui amène au moment épilogue où Homer est forcé de reconnaître ses torts.

Série humoristique tout d’abord, Les Simpson use de son trait principal pour toucher au coeur de son sujet : la caricature. Souvent sujette à des controverses (comme l’a rappelé la polémique avec le personnage d’Apu), elle est ici utilisée avec intelligence en ridiculisant Homer et ses préjugés homophobes. Les clichés explicités dans la série ne sont mis en avant que par la pensée d’Homer, cantonnée à une hétéronormativité (allant jusqu’à conseiller son fils pour sa nuit de noces), et dépeinte comme rétrograde et ridicule. On rit, un peu gêné-e-s, de l’inquiétude d’Homer face à des choses inoffensives, comme voir son fils porter une perruque ou une chemise hawaïenne, mais aussi lorsqu’il se rend compte que toutes les valeurs qu’il soutient et qu’il perçoit comme l’essence de la virilité, sont en réalité maintenues par la communauté homosexuelle. Impossible de résister de vous montrer cette séquence particulièrement hilarante d’une visite dans une aciérie :

Si la série avait déjà évoquée l’homosexualité brièvement (le baiser de Karl à Homer dans la saison 2, ou l’amour de Smithers pour Mr Burns), cet épisode est la première fois où elle en est le sujet principal. La quatorzième saison va une nouvelle fois mettre Homer face à des personnages gays, sous un angle plus positif, en le rendant colocataire d’un couple gay suite à une dispute avec Marge. Cette fois-ci, le père va encore voir la communauté de premier abord via ses préjugés mais va finir par les adopter. Si la visibilité est plus présente, les personnages homosexuels et le dialogue autour de ces derniers, ne sont au final qu’un prétexte à l’épisode pour faire remonter Homer dans l’estime sentimentale de Marge (puisque maintenant perçu comme une personne assez ouverte d’esprit) et aider leur relation. C’est alors que deux saisons plus tard, en 2005, la série interpelle sur un sujet : le mariage gay.

Dans l’épisode Mariage à tout prix, le maire Quimby décidé d’autoriser le mariage pour tous et toutes à Springfield afin de relancer l’économie du tourisme. La verve satirique de la série arrive bien à égratigner l’idée de pinkwashing (procédé marketing utilisé par les corporations et puissances où ces dernières usent des symboles, comme le drapeau LGBT+, pour se faire de l’argent sur le dos de luttes légitimes, tout en se donnant une fausse image progressiste), le temps de quelques gags. Homer, qui reste le même personnage un peu beauf, y voit alors une opportunité de se faire plein d’argent en mariant les couples suite au refus du révérend Lovejoy. Mais l’épisode tire son épingle du jeu lorsque Patty, l’une des soeurs de Marge, fait son coming-out. Une nouvelle fois, la série évoque l’homosexualité par le prisme de la famille sauf que cette fois, ce ne sera pas le comportement d’Homer qui est en tort mais celui de Marge, supportant le mariage pour tous mais refusant que cela s’applique dans sa famille. En termes de représentation, l’épisode échoue à aller jusqu’au bout par un rebondissement empêchant le mariage de Patty : ce qu’elle croyait être sa future mariée est en réalité un homme se travestissant en femme pour participer à des concours de golfs féminins. L’épisode se conclut donc par l’acceptation de l’homosexualité de Patty par Marge qui dévoile alors la supercherie et par un twist assez malheureux pouvant renforcer l’amalgame entre le travestissement et la transidentité.

Maladroit donc mais Les Simpson ont permis ainsi d’intégrer ces questions là au sein des séries télévisées animées. Une discussion prolongée par l’agent de la CIA le plus borderline qu’on ait vu à la télévision : Stan Smith d’American Dad!. Créée en 2005 par Seth MacFarlane, la série raconte le quotidien de Stan Smith, père de famille républicain et agent de la CIA. Une opportunité pour MacFarlane, satiriste démocrate, d’évoquer de nombreux sujets à débats aux États-Unis en retournant la pensée conservatrice. Parmi ces sujets, l’homosexualité est souvent revenue grâce à un couple récurrent dans la série : Greg et Terry.

Couple voisin de la famille Smith, la relation entre les deux hommes et Stan est du même acabit que celle entre Homer Simpson et John. Chacune de leurs péripéties permet une discussion avec Stan sur plusieurs sujets liés à l’homosexualité (souvent avec potacherie). Puisque déjà témoins de l’attitude puritaine de Stan, les spectateurs et spectatrices ne sont guères surpris au début de l’épisode Lincoln Lover de voir ce dernier véhiculer des clichés homophobes à son fils Steve en lui disant que, selon lui, on reconnaît un gay par son port de sandales et son écoute de Céline Dion, et une lesbienne par son port de pantalons. Comme toujours à chaque épisode, tout en restant soi-même, Stan va apprendre à voir plus loin que le bout de son nez et à repenser ses propos. Surtout lorsque, comme ici, il souhaite être accepté par le “clan” des gays républicains de Langley Falls où s’implique politiquement Terry. Il est alors persuadé qu’il peut choisir de changer d’orientation sexuelle pour rejoindre le club mais la révélation de ce chemin de pensée auprès des membres fera perdre sa place à Stan. Finalement, ces derniers lui font changer sa manière de penser au sein des conservateurs avec une morale “à la Stan Smith” : pourquoi refuser les gays au sein du parti républicain alors que l’union permet d’haïr encore plus les démocrates ? American Dad! prend toujours la leçon de morale à contre-pied pour évoquer ces sujets avec humour et pertinence. Greg et Terry font désormais parti du quotidien de la famille Smith et permettent d’aller plus loin dans les questions de représentation proposées par MacFarlane. Par exemple, l’épisode Surro-Gate évoque l’homoparentalité et la GPA (gestation pour autrui), et Daddy Queerest raconte le coming-out de Terry à son père intolérant. La série se permet donc d’aborder ces sujets avec sérieux et humour.

American Dad! et Les Simpson ont su incorporer ces questions au sein de productions mainstream, qui pourraient permettre un meilleur dialogue dans le cercle familial. Là où d’autres séries animées ont évoqué ce sujet dans un but très propice à la vanne. Ce qui est le cas de Family Guy, autre série de MacFarlane, où chaque séquence est l’excuse d’une blague souvent grossière.

Prétexte à l’offense

Contrairement aux leçons de morales enseignées potachement dans American Dad!, Family Guy joue la carte de l’humour boule puante. Tout sujet devient un prétexte pour balancer gratuitement une vanne douteuse, souvent offensante. L’orientation sexuelle et la transidentité sont souvent perçues comme un élément choquant et abordées comme une blague. L’homosexualité est employé comme un running-gag récurrent chez le personnage de Stewie Griffin, comme une source inépuisable de blagues clichés. Ce que confirme l’épisode Family Gay où Peter se fait injecter le “gène gay” (?!) pour de l’argent et rempli tous les plus gros stéréotypes (attitude efféminée, talents culinaires décuplés, sex-addict etc…). Et si Seth MacFarlane a annoncé lui-même que ces vannes ne se reproduiront plus, il devrait alors prendre conscience que cela s’applique aussi à la transidentité.

En effet, Family Guy déborde de vannes transphobes autour du personnage d’Ida. Mère transgenre de Quagmire, sa transition est considérée comme quelque chose de repoussant, de choquant et est sujette aux moqueries des habitants de Quahog. Pour résumer le niveau assez bas, l’épisode où ce personnage apparaît pour la première fois se conclut par le dégoût de Brian Griffin d’avoir couché avec elle. Des années après, la situation ne semble pas avoir changé au sein de la série. Populaire, Family Guy échoue à représenter convenablement (même sur le ton de l’humour) une communauté, elle offre plutôt à ses spectateurs et ses spectatrices une accoutumance à penser ces sujets (et donc des personnes) comme de simples blagues vaseuses. Une habitude que l’on retrouve plus violemment dans la série de Trey Parker et Matt Stone : South Park.

Ce n’est une nouvelle pour personne : South Park n’épargne rien dans sa satire de l’Amérique étirée sur 23 saisons. La culture LGBT+ en a fait les frais à de multiples reprises. La transition de Monsieur Garrison est traitée dans un épisode induisant que si nous pouvons “changer de sexe”, nous pouvons aussi devenir un dauphin ou changer sa couleur de peau. Un ton offensant qui peut surprendre lorsque l’on constate que la série pouvait avoir dans ses débuts une bienveillance envers la communauté. L’épisode South Park est gay ! critiquait intelligemment la réappropriation de la culture LGBT+ et leurs combats par les personnes hétérosexuelles suite à l’émission Queer Eye (devenue plus populaire des années plus tard grâce à son revival sur Netflix). La première saison introduisait même le personnage d’Al Super Gay, caricature flamboyante, certes, mais qui enseignait à la ville toute entière une leçon de tolérance.

C’est au cours de ses dernières saisons que la série s’est radicalisée dans son humour. Plus mesquin que jamais, les cibles de ses moqueries sont maintenant les Social Justice Warriors et celles et ceux qui prônent un humour moins offensant et violent. Dans cette ligne éditoriale donc, la série a récemment fait polémique avec un épisode caricaturant le catcheur décédé Randy Savage, en véhiculant l’idée fausse que les femmes transgenres ne sont en réalité que des hommes déguisés. Dans la même idée que l’épisode cité plus haut sur la transition de Garrison, ce genre de “blagues” permet malheureusement à la série de faire son humour sur des lieux communs qu’il ne faudrait plus entendre aujourd’hui. Le ton libertarien de la série fait donc un contresens immense dans la lutte représentative des communautés au sein de la fiction. On ne demandera jamais à South Park d’être un sommet de bienveillance, on peut en revanche lui demander de se servir de sa force comique en faveur de celles et ceux qui ont besoin de cette arme pour lutter.

Conclusion : un vent de renouveau pour le jeune public

On a donc vu que les séries animées pour jeunes adultes étaient dans une impasse : si certaines font preuve de bon sens et enseignent (avec leurs maladresses) des questions de luttes et d’acceptation, la plupart se résigne à rester dans un humour parfois puéril, souvent offensant. Cependant, l’animation américaine n’est pas complètement dénuée de bonne représentation de personnages et storyline queer, si tant est que l’on accepte de retomber en enfance. Par exemple les séries animées Adventure Time ou Steven Universe sur Cartoon Network, et même She-Ra sur Netflix, se sont révélées exemplaires pour évoquer ces sujets à une audience jeune (mais aussi adulte). Rebecca Sugar, la créatrice de Steven Universe, ouvertement bisexuelle et non-binaire, a d’ailleurs révélée avoir pensé et écrit ses héroïnes comme non-binaires. Ceci prouve bel et bien une chose : inclure des personnes concernées dans la production de projets ne peut faire que du bien lorsqu’il s’agit de traiter de personnages et de storylines LGBT+ dans la fiction.

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Un dossier réalisé par Amaury Foucart