Paranoia Agent : un joyau caché de Satoshi Kon

Satoshi Kon nous manque énormément. Auteur légendaire du cinéma d’animation japonais, qui a tenu sa réputation par un travail monumental sur la réalité subjective, il a toujours su se montrer visionnaire pour parler de notre rapport aux images. C’est le cas dans Paranoia Agent, une série de treize épisodes sortie en 2004 (et diffusée à partir de 2007 en France sur MCM) qui sidère par les lignes de fuite qu’elle propose en permanence. C’est un voyage inquiétant et féroce que vous n’êtes pas prêts d’oublier.

Dans un Japon ultra-connecté, une designeuse de peluches Kawai à succès se fait soudainement agressé dans la rue. Alors que l’événement se fait entendre par le biais des médias, un suspect se dessine : le Shônen Bat, un jeune homme en roller doté d’une batte de base-ball. D’autres victimes se succèdent, des écoliers et une professeur à domicile. Inutile de s’interroger sur ses motifs, on comprend très vite que l’enquête de Paranoia Agent est comme se demander qui a tué Laura Palmer dans Twin Peaks ou pourquoi 2% de la population a disparu dans The Leftovers. Sans cesse bousculé dans sa narration, le pitch de départ n’est qu’un prétexte pour Satoshi Kon. Échappé de la durée limitée d’un long-métrage, comme il le déclare lors de cet entretien, l’auteur va s’amuser à explorer les psychés déviantes d’une société en fuite permanente.

Dire que le Shônen Bat ne sert que de prétexte n’est pas anodin, loin de là. Dans le monde problématique que Kon dépeint, avec férocité, cette figure devient une excuse planante pour refuser d’affronter ses démons. Une même figure imaginaire au même titre que la peluche Mammori, figure aussi kawaïï qu’un Tom Nook, qui trône tout le long des treize épisodes. Deux figures opposés, l’une effrayante et l’autre plus réconfortante. Ce qui amène à la réflexion que Kon propose sur la fabrication de notre réalité par des illusions fabriquées. Ce n’est pas la première fois que l’auteur traite de ce sujet. Perfect Blue explorait l’inconscient d’une chanteuse Idol et de ses fans. Mais le chapitrage par épisodes de Paranoia Agent offre à l’auteur une chance rare d’explorer son thème de prédilection. Ainsi, les sujets les plus tabous de la société passent au crible de l’auteur avec des regards subjectifs qui déroutent. On y évoque le harcèlement scolaire, le suicide, le surmenage au travail ou bien l’inceste. Des problèmes difficiles, toujours révélés par une dualité dérangeante entre leurs côtés cauchemardesques contre-balancés par l’attitude apaisante de figures qui sont omniprésentes. Multipliant différents styles d’animations pour exprimer sa démarche, pastichant notamment les mangas et les jeux de rôles, Satoshi Kon nous emmène dans un véritable voyage tortueux. Ne reniant nullement ces artifices pop (après tout, il a été produit par l’importante boîte de production Madhouse), il arrive cependant à capter avant l’heure notre rapport face à la fiction, avant que cela soit amplifié par les réseaux sociaux notamment.

Visionnaire, Paranoia Agent sait nous surprendre et nous interpeller constamment. Sans se la jouer moralisateur, il interroge justement sur l’omniprésence des artifices à n’importe quel coin de la rue et sur la nécessité (ou pas) des mythes. Un univers qui risque de déranger, certes, mais qui n’est à manquer sans aucun prétexte.

La caméra stylo à Hollywood : une étude en quatre blockbusters
Un dossier réalisé par Amaury Foucart