Hollywood : l’uchronie joyeuse de Ryan Murphy

Il y a quelques jours, nous avions évoqué le genre de l’uchronie pour imaginer un drame. C’était pour notre critique de l’excellente mini-série The Plot Against America de David Simon. Aujourd’hui, et si on convoquait à nouveau ce genre pour imaginer un monde plus positif ? Extravagante, la nouvelle série créée par Ryan Murphy sur Netflix (à peine un an après The Politician) réinvente le Hollywood d’après-guerre pour le faire progresser socialement. Nous sommes devant une oeuvre de Ryan Murphy, c’est-à-dire quelque chose de peu subtil, mais qui charme pour son extravagance !

Hollywood, Dream Land comme le clament ironiquement les protagonistes de la série, semble être mort pour les cinéastes américains. Bien que faisant parti intégrante de ce système, surtout une personnalité comme Ryan Murphy, beaucoup y regrettent quelque chose et marquent leurs dernières oeuvres par cette obsession. C’était par exemple ce monde où se déroulait la comédie musicale La La Land, où l’amertume de Damien Chazelle confronte les images rêveuses des films de Vincente Minelli et Stanley Donen à deux individus qui souhaitent (avec difficulté) se frayer un chemin dans ce milieu. Toutefois, l’ambition de créer une production hollywoodienne (et splendide, il y a nulle intention ici d’attaquer le film) dévorait la charge critique. L’année suivante, Andrew Garfield déambulait autour des tombes de Alfred Hitchcock et Orson Welles dans le mésestimé Under the silver Lake. Encore une fois, une odeur de mort semblait recouvrir les lettres du mythique panneau. Et ce n’est certainement pas Quentin Tarantino qui va dire le contraire dans le fabuleux Once Upon a time … in Hollywood. Une balade onirique dans le Hollywood de 1969, époque filmée avec la nostalgie d’un réalisateur biberonné aux séries TV de westerns et des grosses productions en tout genre. Mais derrière ce regard songeur vers une époque révolue, il y a eu un coup d’éclat : l’uchronie. Par l’intermédiaire de deux personnages de fictions, un acteur de série B sur le déclin et son cascadeur, la réalité est brusquée par un happy-end ultra violent. Le massacre de Sharon Tate par trois disciples de Charles Manson, tragédie qui plane constamment dans l’esprit des spectateurs pendant 2h40, est évitée grâce à une bagarre sanguinolente. L’idée de Tarantino est simple mais pourtant précieuse et magnifique : le cinéma comme art de sauvetage. Un geste d’une tendresse infinie, qui permet à l’auteur de réaliser l’un de ses chefs d’oeuvres, mais qui peut laisser certains sur le carreau en raison d’une nostalgie trop personnelle. C’est là que la série de Ryan Murphy intervient pour prolonger l’idée de Tarantino : et si on réécrivait Hollywood pour cette fois-ci s’adresser à un plus large public ?

Once Upon A Time …in Hollywood – Quentin Tarantino

Ryan Murphy, il connaît Hollywood comme sa poche. Figure influente de la pop-culture, spécialisée surtout dans la série, il sait lancer la machine à rêves tout en connaissant ses zones d’ombres (on pense, tragiquement, aux destins d’acteurs de Glee). Ce n’est pas innocent alors de voir pendant les premiers épisodes, un mélange entre un Hollywood dépeint par Kenneth Anger dans ses ouvrages et les studios représentés par les frères Coen. La série raconte l’histoire de plusieurs individus souhaitant non seulement se faire une place dans les studios mais aussi de changer la manière de concevoir la place du cinéma dans la société américaine, encore ternie par des problèmes de tolérance.

L’imagination de Murphy, qui n’ignore pas les failles bien réelles des studios, venge les minorités bien longtemps laissées comme invisibles à l’écran

Le cinéma de divertissement doit montrer ce qu’est réellement la société américaine, ce qui la constitue et quels en sont ses tourments. A une époque où régnait le code Hays et une pensée basée sur “Et si ça effrayait les spectateurs du Sud ?”, ce n’est pas évident et toute l’intrigue de Hollywood va se baser là-dessus. Et si nous parlons d’uchronie, c’est pour la méthode ingénieuse de Murphy à faire passer son message. Comme dans le film de Tarantino, les personnages de fictions sauveront la mémoire de personnalités bien réelles. A ce propos, on peut aussi saluer une initiative (involontaire, peut-être) de Murphy à transmettre à un spectateur plus millenial les classiques d’un cinéma passé, à travers l’apparition de personnalités célèbres (comme Vivien Leigh)  et un amour communicatif des studios.  Un magnifique hommage à Anna May Wong, qui effacera l’oubli d’Hollywood face à son audition pour Visages d’Orient (remplacée par Luise Rainer, actrice blanche), sera par exemple rendu.

Michelle Krusiec et Laura Harrier

Quitte à se montrer inexacte dans sa représentation, comme on peut le voir avec des critiques reprochant la caractérisation de Rock Hudson en acteur timide, l’uchronie d’un Hollywood du passé touche en plein coeur notre présent et ses (trop) nombreux problèmes au sein de l’industrie. Murphy y va avec de gros sabots pour un résultat galvanisant.

L’imagination de Murphy, qui n’ignore pas les failles bien réelles des studios, venge les minorités bien longtemps laissé comme invisibles à l’écran. Dopé d’un humour ravageur et d’une joyeuse troupe dévoué à l’amour de la caméra, l’intrigue se suit avec une folle passion. Murphy glisse les spectateurs sur les plateaux et on découvre les passages obligés comme les auditions ou les projections-tests. Cet amour du cinéma va de pair avec un amour pour ces personnages. Sans en dévoiler d’avantage, la conclusion offre un happy-end particulièrement savoureux, célébrant à la fois Hollywood et ses nouveaux acteurs. Le tout raconté avec un militantisme fortement exposé, qui tourne son regard comme un miroir vers notre époque.

Une réinvention joyeuse du monde du cinéma
Comme pour The Plot Against America, Hollywood part de l’uchronie pour livrer un message sur notre actualité. Aux États-Unis, mais aussi en France, un travail doit être fait pour rendre visible les invisibles. La force de la série est de proposer une alternative réjouissante, où un excès de bons sentiments est permis pour montrer que cela est possible. Nous sommes peut-être encore dans un Hollywood qui n’existe pas, mais pour une fois, le happy-end parle à tout le monde.
4

Bande-annonce

La caméra stylo à Hollywood : une étude en quatre blockbusters
Un dossier réalisé par Amaury Foucart