Game of Thrones, une fantasy shakespearienne et progressiste ?

Les enseignements d'une saga littéraire et télévisuelle vingtenaire.

Ça y est. C’est terminé. Game of Thrones a lâché son ultime épisode dans la nature. Huit ans après le 17 avril 2011, c’est tout un pan de la pop culture qui se referme derrière cette série. Adulée par certains, détestée par d’autres (certains clamant avec fierté n’avoir jamais regardé, comme s’il s’agissait d’un geste militant), le porte-étendard épique de HBO a fait, à bien des égards, couler beaucoup d’encre.

NDLR : Avant d’entrer pleinement dans la lecture, Good Taste Police vous a concocté une petite playlist des meilleurs extraits de la BO de la série. De quoi largement se mettre dans l’ambiance !

Avant la série, le phénomène littéraire…

L’auteur George R. R. Martin

D’abord sous la forme de romans écrits par le célèbre George R. R. Martin, la saga fut publiée pour la première fois en 1996 (1998 pour la France). Si le premier tome ne rencontre pas un succès immédiat, à partir du second, l’auteur connaît une renommée assez importante. Entre records de ventes et traductions dans de multiples langues, les livres se voient en plus décernés des prix prestigieux, comme les prix Hugo et Locus, entres autres nominations au Nebula et World fantasy. La saga est rapidement établie comme étant l’un des piliers de la fantasy moderne et l’auteur considéré par certains comme le Tolkien américain. Mais c’est bien évidemment avec son adaptation en série par HBO, avec aux commandes David Benioff et D.B. Weiss, que la saga accapare le grand public.

Tome 1 de A Song of Ice and Fire (version originale)

À la lecture de la première intégrale, l’univers médiéval, historique et social réaliste fascine (voir le livre Game of Thrones : De l’Histoire à la série de Cédric Delaunay, professeur d’Histoire), ainsi que les intrigues politiques et religieuses complexes, la psychologie des (nombreux) personnages auxquels l’auteur consacre à chacun ses chapitres. Et bien sûr les légendes d’antan. Il était risqué et original de débuter une si grande fresque sans magie aucune pour lui en insuffler à nouveau, touche par touche, au fil des romans. L’auteur surprend aussi constamment par son culot indéniable. Nul ne se remettra jamais de la mort de Ned Stark à la fin du premier roman. Pourquoi ? Parce que l’auteur abat ni plus ni moins que son personnage principal, du moins celui présenté comme tel.

Un palmarès inégalé

Mais l’adaptation en série n’aurait sûrement pas rencontré ce même succès si les créateurs ne s’étaient pas donné les moyens pour retranscrire cet univers riche. Décors, costumes, effets spéciaux, musique : rien n’est laissé de côté, faisant d’elle une des séries les plus coûteuses, avec une moyenne de 10 millions de dollars par épisode. Les chiffres de la dernière saison sont tout simplement vertigineux. Elle serait devenue la saison la plus chère de tous les temps, avec 15 millions par épisode. Elle est diffusée dans 186 pays en simultané. Globalement, elle est la série la plus regardée, la plus piratée, la plus récompensée. Tous ces ingrédients ont propulsé la saga, l’auteur et HBO au-devant de la scène. Véritable phénomène de société, chaque épisode fait l’objet d’un dispositif top secret, les téléspectateurs doivent se hâter de les regarder pour éviter les spoilers sur les réseaux sociaux et l’on entend tout le monde chuchoter autour de nous pour débriefer les épisodes et faire ses théories pour ceux à venir.

Un dimanche classique aux Emmy Awards pour l’équipe de Game of Thrones

La première saison est très fidèle à la première intégrale, c’est peu ou prou la même chose. A partir de la seconde, d’infimes différences (et puis de plus importantes) se font ressentir, mais le cœur y est. Pour cause, Georges Martin fait partie des scénaristes. A partir de la saison 5, les showrunners devront faire cavalier seul et poursuivre la série sans les indications de l’auteur qui n’a de son côté pas terminé d’écrire ses livres. Nous en sommes à cinq intégrales, il reste deux livres. Bien des choses seront différentes, à n’en pas douter. Mais le succès est tel que l’écrivain lui-même voit son œuvre se retourner contre lui :

La série a atteint une telle popularité, les romans ont été si populaires, si bien reçus, qu’à chaque fois que je me remets au travail, je suis très conscient que je dois accomplir quelque chose de grand, et s’y essayer est un poids terrible à porter.

George R. R. Martin

Une portée à la fois écologique…

Les Marcheurs Blancs

« Winter is coming ». Cette énigmatique phrase, devise des Stark, est devenue ô combien célèbre. Prononcée dès la saison 1, elle annonce une catastrophe à venir. Elle n’est pas sans rappeler fortement le réchauffement climatique. Alors que les Hommes se battent pour le pouvoir, le pétrole et l’argent, aucun ne voit, n’agit et ne réagit face à la terrible destruction de notre planète, et ce alors même que les scientifiques et les ONG crient au désastre. Rien ne les raisonne. Il en va de même à Westeros.

Game of Thrones serait-elle alors une grande métaphore filée du désastre écologique ? C’est l’auteur lui-même qui le dit : « J’ai commencé à écrire cette saga en 1991, bien avant qu’on ne parle de changement climatique. Mais il y a bien un parallèle à faire. Les gens de Westeros se battent pour le pouvoir, le statut et la richesse, ignorant la menace du « Winter is coming », qui est pourtant susceptible de les détruire tous et de dévaster leur monde. Eh bien nous, c’est pareil. Pendant que l’on se déchire sur des questions de politique étrangère ou que l’on se préoccupe des prochaines élections, on n’accorde pas assez d’importance au changement climatique, qui devrait être notre priorité numéro 1. Car plus rien n’aura d’importance si nous sommes morts et que nos cités sont englouties par la montée des eaux… »

…et féministe !

Bien qu’ayant lu le premier livre juste avant, le premier épisode de Game of Thrones passionne. Le pilote s’ouvre sur les portes du Mur, fouetté par un vent glacial et des chutes de neige, une ambiance lourde et poisseuse s’installe. Les personnages s’enfoncent dans une sombre forêt et finissent par découvrir des corps découpés et assemblés comme lors d’un étrangle rituel. Le cadavre d’une fillette se retourne vers l’un d’eux, ses yeux bleus glaçants, un autre se fait décapiter et sa tête balancée au pied du dernier. Le ton de la série est lancé : du mystère, de la violence et un goût certain pour la mise en scène.

Cette première saison est primordiale, c’est grâce à elle que l’on s’attache à nos personnages fétiches. On les découvre à leurs débuts, encore innocents pour certains, déjà perfides pour d’autres. On les aime, on les déteste, et, plus que tout, on aime les détester. Et la série commence alors son show sadique de les éliminer un par un. Si les deux premières intégrales littéraires posent l’univers, c’est la 3ème qui est la plus passionnante. Les rebondissements ne cessent de nous tenir en haleine. Les caractères des personnages se précisent et l’on en apprend plus sur d’autres qui passent du statut de personnage secondaire à celui de principal.

Les quatre premières saisons sont assez égales. L’intrigue générale est relativement longue à avancer, au bénéfice de nombreux petits cheminements passionnants qui permettent de dresser la psychologie des personnages et de tenir en haleine les spectateurs. Pour autant, des moments forts dévastent : la mort de Ned Stark, le traumatisme des Noces Pourpres, la mort de Joffrey, la naissance des dragons. Un événement présent dans l’intégrale 3 n’a pas été gardé pour la série, mais annonce déjà le côté girl power, à savoir la vengeance de Lady Stark, devenue Lady Cœurdepierre, qui revient d’entre les morts pour tuer ceux qui ont détruit sa famille.

Lady Stoneheart par l’artiste Kay Huang

Les deux saisons suivantes s’essoufflent, pourtant jalonnées elles aussi de temps forts : la marche de la honte de Cersei, la mort de Jon Snow, – personnage devenu au fil du temps le héros principal et adulé par les fans-, et sa résurrection. Sans oublier l’impressionnante bataille des bâtards. Mais rien n’y fait, la série souffre, s’empêtre dans ses intrigues sous-jacentes qu’elle ne parvient plus à rendre passionnantes. En cause peut-être le départ de Georges Martin ? L’évolution de certains personnages est juste discutable, quand d’autres choix sont critiqués, notamment les raccourcis et facilités scénaristiques.

Tout comme la série, l’intégrale 4 s’avère plus épineuse. L’auteur a fait le choix de scinder les livres 4 et 5 non pas par chronologie mais par géographie. L’intrigue peut être frustrante car nous suivons uniquement les affaires globalement liées à Port-Réal. Les événements sont principalement politiques et l’on a donc affaire à de nombreux dialogues ou de monologues intérieurs pour décrire les stratagèmes de chacun afin de triompher ou simplement sauver sa peau. Cersei fait sa royale entrée dans les personnages qui ont la parole, un événement particulièrement juteux. N’ayant pas lu l’intégrale 5, nous ne pourrons parler de ce dernier livre ici. Toutefois l’une des différences majeures et critiquées entre les livres et la série se situe au niveau des scènes de sexe. Plusieurs viols présents dans la série, qui certainement ont pour but d’assoir la domination des hommes sur les femmes, saupoudré d’un goût pour la violence, ne sont pas présents dans les livres. Dans ces derniers, ni Sansa, ni Cersei, ni Daenerys ne se font violer. Chacune est consentante, voire engageante, dans ces situations. Elles contrôlent leur vie sexuelle comme elles l’entendent, et cela les rend d’autant plus féministes, qu’une éventuelle construction post-traumatique.

Le souffle épique revient toutefois à la saison 7. La menace des Marcheurs blancs est aux portes, Daenerys, l’espoir incarné, rejoint Westeros entourée de ses armées impressionnantes et de ses trois magnifiques et terrifiants dragons. Mais le Mur se brise, un dragon se fait capturer par le Night King, et Cersei attend sa victoire prochaine. A partir de là, certains personnages ont de superbes évolutions (Sansa, Jaime, Theon), contrairement à d’autres (Jon Snow, Bran).

Les saisons 7 et 8 offrent alors un impensable retournement de situation. La série qui avait commencé, à l’instar de son époque médiévale, en présentant l’image de la femme soumise aux hommes et à ses devoirs d’épouse, se termine en saga féministe. Sansa est devenue une fine stratège, Arya une guerrière, Brienne un véritable chevalier, Yara en cheffe « viking » des Fernés, la jeune et intrépide Lyanna en cheffe des Mormont, Mélissandre en sorcière et véritable sauveuse de la guerre de Winterfell, Cersei une reine qui règne seule et sans pitié, Daenerys en meneuse forte et intransigeante. Les femmes se sont toutes émancipées des hommes pour devenir indépendantes. À côté, ces derniers paraissent bien fades. Si Jon Snow est un personnage juste, il ne bénéficie d’aucune évolution depuis la saison 1, il est resté égal à lui-même tout le long, Bran ne sert strictement à rien, la plupart des autres protagonistes du début sont morts et même Tyrion ne parvient plus à sortir son épingle du jeu. D’autres, comme Jaime, font marche arrière et déçoivent. Girl power, vous dis-je.

Une conclusion en tragédie shakespearienne

L’ultime saison en a déçu plus d’un. Entre calme avant la tempête et deux épisodes de guerre intense, l’équilibre est instable. Mais c’est surtout l’aboutissement de certains arcs narratifs qui ont fait couler l’encre. La mort du Night King par Arya d’une part, et la « Mad Queen » d’autre part. Si tous les choix ne sont pas judicieux, la saison 8 n’est pas une mauvaise saison. L’épisode 3, La bataille de Winterfel, est un épisode épique, d’une rare intensité, rythmé par une bande son angoissante, et une lumière si sombre (un peu trop même) que l’on est comme happé par l’écran. Mais il est vrai que cette guerre pour la Vie aurait mérité deux épisodes, car les Marcheurs blancs sont en toile de fond dès la toute première scène de la série.

Extrait de l’épisode 6 de la saison 8

Et qu’en est-il de la « Mad Queen » ? Certainement l’un des personnages préférés de toute la saga qui finit folle et cruelle. Les réactions sont alors pléthores. Non, « Dany n’est pas comme ça, elle est gentille, sa folie est trop rapide ». Peut-être pas non. Daenerys a d’abord toujours été dure. Elle n’a jamais hésité à tuer ses ennemis, elle n’est pas capable de clémence lorsqu’elle pense que c’est juste. C’est un personnage instable qui a toujours eu besoin de l’aide de ses conseillers pour apaiser ses ardeurs. Sous l’emprise de la colère, dès la saison 2, elle déclare : « Quand mes dragons auront grandi, nous reprendrons ce qui m’a été volé et anéantirons tous ceux qui m’ont fait du tort. Nous détruirons les armées et réduirons les cités en cendres. »

Daenerys, c’est avant tout une Targaryen. La famille a toujours été présentée comme instable, certains s’effondrant dans de sombres folies. Et peut-être pour cause, la famille a par tous les temps pratiqué l’inceste. On sait que cette pratique provoque des dégénérescences. Peut-être alors que la Mère des dragons a toujours eu ça dans son sang et que l’ensemble des épreuves qu’elle a subies l’ont fait craquer. Mais même sans cela.

Daenerys a d’abord grandi exilée, maltraitée par son frère. Elle a été mariée de force à un chef Dothraki d’abord peu tendre avec elle, puis une histoire d’amour voit le jour. Mais elle se voit contraint de tuer son époux ensorcelé et perd son enfant, monstre né. En somme, elle perd tout. Puis elle se constitue durement une armée, donne naissance à trois dragons et arrive finalement après maintes épreuves sur le continent où elle n’est pas appréciée par le peuple. Elle perd tour à tour deux dragons, qu’elle aime plus que tout au monde, son plus fidèle compagnon Jorah, et sa meilleure amie Missandei, froidement exécutée. Elle apprend qu’elle n’est pas l’héritière légitime et que son grand amour est en réalité son neveu. Elle est isolée, sans enfants, sans terre, trahie par les derniers qui l’entourent. Il y a là plusieurs gouttes d’eau pour faire déborder un vase déjà vacillant. Elle se retrouve alors face à un choix cornélien : le pouvoir ou l’amour, car elle sait qu’elle ne pourra partager le trône.

Extrait de l’épisode 6 de la saison 8

Cette saison 8 n’est alors pas s’en rappeler les tragédies, de Shakespeare à Corneille, en passant par Racine. Les personnages sont confrontés au deuil, au pouvoir, à l’inceste, à la folie, aux amours et choix impossibles. Le propre d’une tragédie antique est de ne pas pouvoir échapper à son destin, les personnages ont beau se démener en tous sens pour l’éviter, ils finissent rattrapés, et cela ne peut se conclure que par la mort d’un ou plusieurs des protagonistes. C’est ce qu’on appelle la Fatalité.

Ici, qu’il s’agisse de Cersei, rattrapée par sa prophétie, ou Daenerys rattrapée par sa famille, les personnages se retrouvent confrontés à des situations inextricables.

Toutefois, toutes ces considérations théâtrales mises de côté, peu importe l’époque, les guerres ont entrainé le massacre des innocents. Si la stratégie militaire de la Bataille de Winterfell déçoit, au profit d’une mise en scène lourde de symbolisme, l’Histoire nous apprend que de nombreuses fois, des erreurs ont été commises. Mais bien plus encore, c’est la destruction de Port-réal qui étonne. Pourtant de Alexandre le Grand à Napoléon, en passant par les Croisés, il ne faut pas oublier que de nombreuses cités ont été écrasées, enfants et femmes tués jusqu’au dernier sur ordre des souverains. La scène de massacre qui a tant choqué, voire insurgé, n’expose en réalité qu’un fait absolument affreux mais bien réel en temps de guerre.

Au final, Drogon brûle le dernier symbole de pouvoir et de monarchie, laissant place à une démocratie.

Série écologique, féministe et antimonarchique, la saga emprunte son univers médiéval passionnant pour mieux faire valoir ses thématiques modernes. A bien des égards, Game of Thrones aura eu un impact retentissant dans l’univers littéraire de la fantasy et dans l’univers sériel. Elle n’est certes pas dénuée de défauts, mais c’est une épopée épique qui nous tient en haleine depuis de nombreuses années et qui continuera encore : les deux derniers livres ne sont pas encore parus, et nous offriront probablement une autre fin, sans compter les futurs inévitables spin-offs de la série.

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