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The Old Guard : La relève du blockbuster héroïque

Adapté du comic book du même nom de Greg Rucka, auteur plusieurs fois récompensé aux Eisner Awards, et du non moins talentueux artiste Leandro Fernández, The Old Guard est une vraie perle de cinéma d’action qu’il ne faut surtout pas laisser tomber dans l’oubli.

Réalisé par Gina Prince-Bythewood et scénarisé par Greg Rucka lui-même, The Old Guard suit Andy, Booker, Nicky et Joe, quatre « immortels » vivant depuis des milliers d’années alors qu’elles et ils sont chassé-e-s pour le secret de leur éternité, en même temps que Nile, une jeune soldate, se découvre le même pouvoir. Le pitch peut être perçu comme déjà-vu mais, au contraire, le film est un véritable rayon de soleil à travers les nuages grisâtres de vu et revu qui commençaient à obscurcir le cinéma d’action et les adaptations de comic books.

Même en n’ayant pas lu la version originale, The Old Guard est une bouffée d’air frais dans le milieu des blockbusters au cinéma. Après avoir réalisé Love and Basketball, une comédie romantique, Gina Prince-Bythewood livre un vrai bon film d’action tout en y apportant sa touche si personnelle. Dans la forme, on retrouve tous les codes assez classiques du film d’action mais clairement pas au détriment de la qualité. Tout est superbement maîtrisé. La photographie est simple, sans artifice, et nous plonge immédiatement dans l’environnement des personnages, sans même qu’on ait le temps de se demander « pourquoi d’un coup on est dans une maison abandonnée de la banlieue parisienne ? ». Les scènes de combats quant à elles sont impeccablement chorégraphiées et mises en scène. On sait qui est où et qui fait quoi à n’importe quelle seconde, en partie aussi grâce à l’excellent travail de montage de Terilyn A. Shropshire qui a un talent pour alterner si naturellement les grands élans d’action avec des moments plus intimistes. Et pour lier tout ça, Prince-Bythewood balance à la perfection la violence (je rappelle que les personnages ne peuvent pas mourir, alors préparez-vous à voir du sang) et les émotions, et créer un univers intense et si réaliste dans lequel on ne s’ennuie pas une seule seconde.

Dans le fond, The Old Guard c’est l’histoire de guerrier-e-s qui se battent pour le bien. Une intrigue somme toute très bateau mais qui arrive à surprendre. Tout comme Prince-Bythewood fait honneur aux codes de l’action, l’auteur Greg Rucka touche du doigt toutes les normes scénaristiques du genre et de son concept. Le méchant très méchant, une origin story bien mélodramatique, une mission sauvetage, et j’en passe… Mais la chose qu’il y a en plus, celle qui change tout et fait se démarquer cette histoire, est le miroir à travers lequel est vu tout cela : les personnages. Leur existence même soulève des thèmes tels que : l’oubli, les questions de destin et de destinée, la famille choisie, la survie, la peur de l’inconnu, et, assez ironiquement, la peur de la mort. Et qui ils et elles sont, et comment ils et elles sont interprété-e-s nous fait ressentir toute cette intrigue si lointaine de notre réalité comme une véritable introspection. A la tête de l’équipe que l’on suit, on retrouve celle qu’on ne présente plus : Charlize Theron. Ayant déjà fait ses preuves maintes et maintes fois en femme d’action qui ne se laisse pas faire, notamment en incarnant Furiosa dans Mad Max: Fury Road, elle est ici Andy, la cheffe du groupe et la plus ancienne guerrière du monde. A ses côtés se trouvent Matthias Schoenaerts; Booker (de son vrai nom Sébastien Le Livre), un ancien soldat français sous Napoléon, Marwan Kenzari; Joe (de son vrai nom Yusuf), un guerrier ayant combattu dans les Croisades où il a rencontré Nicky (de son vrai nom Niccolo), un croisé italien interprété par Luca Marinelli. Puis à ce quatuor s’ajoute KiKi Layne qui incarne Nile, une marine américaine, la nouvelle recrue. La seule ombre au tableau est le choix de casting du grand méchant Merrick qui, selon moi, inspire plus l’énervement et le gamin capricieux que la réelle peur. Mais que l’on connaissait et s’était déjà attaché aux personnages principaux en lisant la bande dessinée ou non, la capacité des actrices et des acteurs à matérialiser le lien qui unit ces personnages ne peut que nous faire nous attacher à leur petite famille. Des moments à table où les trois hommes rassurent Nile comme des grands frères, aux scènes intimistes et touchantes entre Nicky et Joe, en passant par de simples mouvements de bras millimétrés pendant un combat pour que l’un-e puisse continuer son action sans blesser l’autre, on ressent leur connexion comme si on faisait partie d’elles et eux. Et on a l’impression de les connaître tout aussi bien. C’est comme ça que même les scènes d’actions les plus classiques arrivent à instaurer une réelle tension et une vraie peur d’en voir un-e se faire tuer, même en sachant pertinemment qu’ils et elles sont invulnérables, et que toutes les questions sur l’humanité propre soulevées par le concept d’immortalité nous terrifient tout autant qu’elles et eux. 

The Old Guard de Greg Rucka et Leandro Fernandez, 2017, Image Comics

Au-delà de ça The Old Guard, autant le film que le comic book,met en avant des personnages féminins forts, sans pour autant que leur unique caractéristique soit d’être « badass ». Greg Rucka est une personne très engagée et n’a plus à prouver à quel point la représentation des femmes et personnes marginalisées est importante dans son travail. Ca se voit dans sa bande dessinée Stumptown, ayant pour protagoniste une femme bisexuelle (interprétée par Cobie Smulders dans la version télé), ou encore dans le fait qu’il ait écrit sur, entre autres, Batwoman, la fameuse super héroïne lesbienne. Dans The Old Guard, Andy (de son vrai nom Andromaque), la personnage principale, a vécu tellement de choses et combattu tant de batailles, que même les neuf chapitres cumulés du comic ne suffisent pas à explorer toutes ses complexités. Tout ce que l’on sait c’est que sa vie qui s’étend sur des millénaires, ses victoires et ses défaites font sa force mais aussi ses faiblesses, et qu’elle tire sa puissance de toutes ces facettes d’elle-même. A l’inverse, Nile, la nouvelle, a encore tout à apprendre. Elle est douée et forte physiquement, puisque entraînée au combat, mais est impuissante face à elle-même, son identité, et l’univers dans lequel elle vient d’arriver. Elles sont comme les deux côtés d’une même pièce, et c’est en leurs différences que l’on voit qu’un personnage féminin fort n’a pas qu’une seule définition. Ce qui se ressent aussi beaucoup dans le travail de Rucka, Fernández et Gina Prince-Bythewood est l’inclusivité inhérente à l’équipe principale. Rien n’est forcé ou ressenti comme un remplissement de quotas. Premièrement parce que les auteurs originaux de cette histoire représentent simplement le monde dans lequel ils vivent, donc sa diversité. Et deuxièmement parce que, puisque ces « immortels » viennent des quatres coins du monde, peu importe l’époque de laquelle ils et elles viennent, il n’est que logique qu’ils et elles ne soient pas que des personnes blanches. D’ailleurs, chacun-e parle régulièrement sa langue maternelle, et ce tout petit détail est encore une fois une merveilleuse façon de renforcer l’immersion. Puis, toujours dans cette manière de représenter la diversité de la réalité et cet effort de nous attacher encore plus aux personnages, Nicky et Joe sont un véritable phare dans la nuit qu’est cette apparente malédiction d’immortalité, et les situations brutales dans lesquelles elle les met. Les deux hommes se sont rencontrés lors des Croisades et ne se sont pas quittés depuis. Sans être jamais vu comme bizarre ou comme étant la seule chose les déterminant, leur amour (et de ce fait leurs identités respectives) est d’une importance fondamentale autant dans notre attachement aux personnages et à l’histoire, que dans la représentation en tant que telle dans ce genre de films. Nicky, Joe et Andy, qui n’est pas non plus hétérosexuelle, sont selon moi une pierre angulaire du film et de l’évolution de la représentation positive des personnages LGBT+, à la fois dans les comics et leurs adaptations cinématographiques. Une scène en particulier ferait pâlir une certaine grosse franchise aussi liée aux comic books qui peine encore à se mouiller sur la diversité de ses personnages, tout en s’auto-congratulant sur quelques misérables secondes de dialogue.

Aussi, envisager la dimension d’adaptation en regardant ce film est évident et instinctif. C’est d’autant plus automatique et facile à faire de nos jours avec des énormes succès comme Avengers Endgame ou, pour aller chercher dans l’indépendant, la très récente déception qu’était Bloodshot. Et The Old Guard tire clairement son épingle du jeu. Le travail d’adaptation est ex-ce-llent. Puisque l’auteur de la bande dessinée est aussi derrière le scénario du film, qu’il est guidé par une réalisatrice de talent, et que tous deux semblent extrêmement honnêtes dans leur démarche, aucun des deux médias, le papier ou l’écran, n’est placé au-dessus de l’autre. Rien n’est dénaturé. Certains dialogues ont même été gardés mot pour mot et, si ça peut rendre dubitatif-ve, sont si brillamment transposés, dirigés et joués que tout est parfaitement à sa place. Même les modifications nécessaires à la construction logique et fluide d’un scénario pour une version cinématographique font sens et sont ancrées dans ce qui existent déjà dans le comic. Alors que les quelques changements font des clins d’oeils à des choses qui se sont passées, ou vont se passer, dans l’intrigue de la BD, certaines omissions sont rattrapées par de légères références à une ou deux cases du comic et, à l’inverse, certains ajouts du film complètent les quelques cases qui semblaient parfois manquer. C’est le paradis pour un-e fan de l’oeuvre originale, et un plaisir pour un-e non initié-e. L’univers de The Old Guard a aussi l’avantage de ne pas avoir autant de mythologie que des oeuvres Marvel ou DC Comics par exemple, et donc de ne pas faire tomber son film dans le fan-service. La sincérité de ses créateur-rices et l’attention qu’ils et elles portent aux personnages jouent aussi énormément et font de The Old Guard le petit souffle de renouveau qu’on ne savait pas même que l’on attendait. Autant dans le genre de l’action que dans le milieu des adaptations cinématographiques de comic books, il est différent dans sa manière d’aborder ses sujets et ses personnages, et la façon dont il se ressent. Et dans un des genres les plus aseptisés et codés, la différence fait extrêmement de bien.

Un blockbuster progressiste
L'intrigue de The Old Guard n'est certes pas révolutionnaire, mais sa force réside dans ses scènes de combats haletantes et son humanité. Gina Prince-Bythewood n'a pas peur de faire un film d'action qui cochent toutes les cases et qui, en même temps, laisse une grande place aux émotions et à la diversité autant dans le fond que dans la forme. Tant est si bien que Prince-Bythewood sera bientôt, j'en suis sûre, dans tous les esprits et sur toutes les lèvres comme une nouvelle grande réalisatrice de talent. Que, comme moi, vous connaissiez le comic book et l'aimiez avant de voir le film, ou que vous n'aviez aucune idée de son existence, je vous défie de me dire que vous n'êtes pas impatient-e-s de voir encore plus de cet univers et ses personnages à la seconde où le générique de fin débute.
4.5

Bande-annonce :

La caméra stylo à Hollywood : une étude en quatre blockbusters
Un dossier réalisé par Amaury Foucart