Si tu savais… (The Half of it) : de l’amour et de l’audace

Ellie Chu (Leah Lewis) est une lycéenne sino-américaine introvertie et brillante qui passe le temps dans sa ville conservatrice de Squahamish en jouant de la guitare et en rédigeant des dissertations de philosophie pour ses camarades de classe afin d’aider son père à payer les factures. Paul, un des athlètes du lycée (Daniel Diemer), pas franchement à l’aise avec les mots, l’engage un jour pour écrire des lettres d’amour à Aster Flores (Alexxis Lemire), une fille qu’il trouve particulièrement belle, elle-même en couple avec un garçon populaire de l’école. Alors qu’une relation épistolaire s’installe, Ellie va développer des sentiments pour Aster… Et les choses vont se compliquer.

Si le résumé vous évoque quelque chose, c’est que vous avez peut-être lu ou étudié Cyrano de Bergerac, magnifique pièce d’Edmond Rostand qu’on adore par ici et qu’on vous invite découvrir sans hésitation. Le film fait par ailleurs allusion à de nombreuses œuvres littéraires avec citations sur fond noir, et Cyrano est l’inspiration revendiquée de la nouvelle production romantique de Netflix à destination des jeunes adultes. Et disons-le d’emblée, on a fondu devant !

Si The Half Of It nous plait beaucoup, et davantage qu’un film comme To all the boys I’ve loved before (pourtant pas dénué de qualités), c’est tout d’abord parce qu’il ne s’agit pas ici de raconter la quête d’un d’amour parfait, comme l’héroïne le précise dès le début du film. Il s’agit plutôt de montrer la complexité de la quête d’une identité personnelle pour les trois personnages principaux, chacun très attachants et interprétés avec retenue. L’important n’est pas ici de se tromper mais d’avancer. C’est aussi une histoire qui accorde sa juste valeur au sentiment d’amitié dans les deux relations qu’Ellie entretient avec Aster et Paul, sans verser dans le « queerbaiting », ce qui fait vraiment du bien ! Pour définir le queerbaiting, il s’agit d’une pratique utilisée par des scénaristes pour attirer l’attention d’une audience queer via « des allusions, des blagues et des symboles homo-érotiques suggérant une relation non-hétérosexuelle entre deux personnages, qui est par la suite réfutée et dénigrée » comme le définit Judith Fathallah.

L’écriture évite la mièvrerie pour mieux nous faire ressentir le sentiment doux-amer de cet apprentissage amoureux, qui est, avant tout, un apprentissage à soi.

On n’échappe pas au cliché du garçon populaire insupportable et narcissique avec Trig, le petit-ami d’Aster, mais un soin particulier a été apporté aux dialogues, notamment dans la première partie du film. Alice Wu n’a pas manqué d’idées pour montrer la fascination que peut exercer un échange épistolaire, et l’intimité qui peut en découler. L’écriture évite la mièvrerie pour mieux nous faire ressentir le sentiment doux-amer de cet apprentissage amoureux, qui est, avant tout, un apprentissage à soi. La réécriture de la scène du balcon de Cyrano lors du deuxième rendez-vous de Paul et Aster par exemple est un moment savoureux et tendre, en plus d’être inventif. L’usage des technologies pour rappeler une grande œuvre du XVIIIème siècle tout en s’adaptant au public visé, c’est audacieux ! Et sans révéler la fin, nous pouvons dire qu’elle est à l’image de la complexité du message qui est délivré, tout en laissant la perspective d’une suite.

Une réinvention queer et teen d'Edmond Rostand
The Half Of It est une belle réussite : le film offre une histoire qui sort des sentiers battus sur plusieurs aspects et permet une représentation LGBTQI touchante. Qu’il soit visible sur Netflix est une excellente nouvelle, en espérant qu’il permette à des adolescents de s’y retrouver, et peut-être à d’autres, de faire évoluer leur jugement.
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Bande-annonce :

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Un dossier réalisé par Amaury Foucart