En 2015, Ex Machina avait mis une jolie petite claque à un peu tout le monde. Épuré, malin, bien joué, magnifiquement shooté, le premier film de Alex Garland posait les bases d’une carrière prometteuse mais pleine de questions. En s’attaquant à Annihilation, le réalisateur a choisi d’imprimer sa marque sur le genre SF. Malheureusement, des projections mal perçues ont encouragé Paramount à ne pas le diffuser, le considérant comme « trop intelligent ». Oui, c’est sidérant. L’avantage, c’est qu’Annihilation a débarqué directement chez nous, sur Netflix. On dira que c’est un mal pour un bien, et que c’est une parfaite occasion pour regarder quelque chose d’intelligent, justement.

Bande-annonce

Ce qu’on a pensé de Annihilation

Face à la SF Kubrickienne (c’est un grand mot) de Nolan et aux délires linguistiques de Villeneuve, Annihilation a de quoi déstabiliser. Cinq femmes, un zone mystérieuse et une bonne grosse dose d’ésotérisme, tels sont les ingrédients de la formule Garland. En dehors de la zone, l’épure règne. On retrouve la patte Ex Machina, très économe visuellement. En revanche, dès que l’on pénètre la Zone, la donne change complètement. Annihilation se pare alors d’une richesse visuelle surprenante, pour ne pas dire audacieuse. Les couleurs éclatent et Garland fait la part belle aux filtres.

Certains trouveront l’aspect visuel un peu rebutant. On sent que le budget n’est pas celui d’un Gravity ou d’un Interstellar. Pourtant, le réalisateur utilise le peu qu’il a à bon escient et profite du côté cheap pour livrer des compositions stupéfiantes. L’intérieur de la Zone semble faux, irréel, tout droit issu d’un rêve (ou d’un cauchemar). Les lumières diffusent, la superposition des plans, tout semble pensé pour donner l’impression d’être aussi perdu que les héroïnes. Et ça marche du tonnerre. Annihilation offre quelques passages particulièrement marquants, pour ne pas dire éprouvants. On a encore en tête ce passage de l’ours, terrifiant et intimidant. Probablement une des plus grandes scènes que nous verrons cette année, tant par la surprise qu’il provoque que par la souffrance qu’il véhicule. Déchirant.

Alex Garland a aussi le bon goût de ne pas donner dans le twist cheap ou dans l’explication à outrance. Si le scénario est simple et la structure narrative un peu trop facile (à coup de flashbacks), Annihilation laisse une très grande place à l’interprétation, sans tomber dans les travers de réalisateurs trop cryptiques. Il laisse sur le chemin quelques grosses pistes sans lancer le fond de l’intrigue aux yeux de son public.

Parlant d’interprétation, voici ce que nous avons compris d’Annihilation (ou en tout cas une tentative d’explication du thème principal et de la fin du film.

Comme vous avez sûrement déjà pu le lire à droite et à gauche sur le net, Annihilation est un film sur la dépression. Un grand film sur la dépression d’ailleurs. De nombreux éléments pointent dans cette direction. Tout d’abord, les cinq femmes que nous suivons traînent toutes un fardeau, quelle que soit sa nature. Un fardeau qui les pousse à résoudre le mystère de la Zone, que nous voyons comme la dépression elle-même. Quelque chose qui ronge ce qui l’entoure petit à petit, gagne du terrain, lentement, mais sûrement, et s’installe de manière insidieuse.

Elles veulent toutes découvrir ce qu’elles renferment. Certaines s’y perdent, s’y abandonnent (Sheppard ou Radek), d’autres en ressortent différents (Kane), et les derniers parviennent à s’en sortir, en la cernant (Lena). Dans cette optique, la scène de l’ours que nous évoquions plus haut est la plus révélatrice, quant à la souffrance que peuvent ressentir ceux qui subissent une dépression et l’incompréhension à laquelle peut se retrouver leur entourage. Un appel à l’aide complètement vain.

Enfin, dans le cas de Lena, même si elle parvient à s’en sortir, elle n’est plus exactement la même. Là où Kane essaie de se retrouver (ce qui n’arrivera probablement pas, parce qu’il ne s’agit que de mimétisme), Lena a bel et bien muté, sans pour autant troquer sa place contre « l’alien ». Les plans sur le verre et sur les yeux sont explicites. Ce qu’il faut comprendre ? Que personne ne sort totalement indemne d’une dépression ? Qu’il est impossible de redevenir la même personne après ? Qui sait. Ce n’est qu’une interprétation après tout.

C’est à notre sens la grille de lecture la plus évidente et la plus simple d’accès. N’hésitez pas à nous faire part de vos propres interprétations du scénario et des images de Garland !

 

Film de SF, d’horreur, drame humain, essai de psychologie, Annihilation brasse large, et il le fait de manière remarquable. Alex Garland va au-delà de nos attentes et révèle un talent inespéré pour la mise en scène du malaise, de la bizarrerie, que seul Richard Kelly semblait manier jusqu’à présent. On a hâte de voir ce que le réalisateur nous réserve à l’avenir et une chose est sûre : on répondra forcément présent !

L’avis des p’tits potes de GTP

Jetez un oeil à l’avis laissé par Victor sur les Brouillons du Cinéma :

« La radicalité esthétique du film, entre une imagerie gore et la beauté d’événements scientifiques qui nous dépassent, se prête bien à la déchéance mentale de ces personnages en proie à leurs propres fêlures psychologiques et intimes. « 

Découvrez aussi la critique du film par Lucile sur Lully Fabule :

« A mi-chemin entre un Avatar en putréfaction et un The Thing des temps modernes, on en ressort le bide littéralement retourné. « 

Détails

Annihilation Couverture du livre Annihilation
Alex Garland
Natalie Portman, Jennifer Jason Leigh, Tessa Thompson
Netflix
12 mars 2018
40 millions $

Lena, biologiste et ancienne militaire, participe à une mission destinée à comprendre ce qui est arrivé à son mari dans une zone où un mystérieux et sinistre phénomène se propage le long des côtes américaines. Une fois sur place, les membres de l’expédition découvrent que paysages et créatures ont subi des mutations, et malgré la beauté des lieux, le danger règne et menace leur vie, mais aussi leur intégrité mentale.

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