Couverture de Aucun homme ni Dieu (Jeremy Saulnier, 2018)
©Netflix

Aucun homme ni Dieu (2018), critique et explications : wild wild north

On a un peu l’impression de se répéter, mais en dehors de quelques fulgurances bienvenues (et encore, elles font rarement l’unanimité), le catalogue de films Netflix fait toujours un peu peine à voir. Cette fin d’année 2018 devrait néanmoins relever un peu le niveau, avec l’arrivée de réalisateurs de renom, dont Jeremy Saulnier fait bien évidemment partie. Géniteur des sympathiques Blue Ruin et Green Room, le cinéaste américain a choisi Netflix pour mettre en scène Aucun homme ni Dieu, adaptation du roman éponyme de William Giraldi. Direction l’Alaska, ses forêts enneigées, ses villages paumés et ses…loups mangeurs d’enfants ?!

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Bande-annonce

Aucun homme ni Dieu, la suite logique de Blue Ruin et Green Room ?

L’an passé, Taylor Sheridan nous soufflait avec son Wind River sec et pessimiste. Ce polar glacial se voulait le plus réaliste possible dans sa représentation des contrées les plus reculés d’Amérique. Avec Aucun homme ni Dieu, Jeremy Saulnier lui apporte son pendant mystique. Là où Wind River était blanc comme neige, le film de Saulnier devient gris, sombre. Les criminels ont laissé place à des loups, ennemis tout désignés pour le village de Keelut lorsque des enfants se mettent à disparaître.

Pourtant, aussi éloignés soient leurs styles respectifs, les deux réalisateurs partagent la même passion pour la contemplation et la violence brute. Aucun homme ni Dieu est lent, c’est un fait. Chaque dialogue, chaque mouvement est accompagné d’une gravité pleine de sens dans une région où il ne fait définitivement pas bon vivre. Jeremy Saulnier déroule son intrigue sans donner de véritables indications. On navigue un peu à vue dans un scénario brumeux, mais maîtrisé par le réalisateur. Jusqu’à ce que les choses s’emballent.

On retrouve à peu près le même schéma que dans ses deux précédents films. Chez Saulnier, comme chez Sheridan, la brutalité est une ponctuation. Jamais gratuite, elle marque toujours un tournant, souligne une avancée, appuie une décision. Pour autant, jamais le film ne s’y complaît, plus soucieux de montrer la tourmente des personnages que leur capacité à massacrer leur prochain. En cela, Aucun homme ni Dieu est moins « choc » que Green Room, plus enclin à faire tripper le spectateur qu’à le faire réfléchir, ce qui est le cas ici. En établissant son récit dans un milieu des plus sauvages, Saulnier s’adonne à une abstraction inhabituelle chez lui, que l’on a connu plus « direct » dans ses intentions. D’ailleurs, il est possible que le public soit désarçonné par cette narration qui ne nous prend jamais par la main. Pas très amical, mais extrêmement efficace !

Pour ceux qui n’auraient pas saisi le sens du film ou la signification de certains éléments, nous vous donnons notre interprétation de Aucun homme ni Dieu. N’hésitez pas à nous dire si vous êtes d’accord ou non !

SPOILER : On vous explique quelques trucs !

Moins bavard et plus cryptique que d’habitude, Jeremy Saulnier prend un malin plaisir à brouiller les pistes quant aux véritables enjeux du film, dont la fin et quelques passages mémorables risquent de perdre les spectateurs plutôt qu’autre chose. Le fait est qu’il faut être très attentif à ce qui se dit pour comprendre pourquoi les personnages font ce qu’ils font, notamment le couple Sloane.

Bestialité et inceste

Lui est à la guerre, elle attend son retour : en apparence, Medora et Vernon forment un couple tout ce qu’il y a de plus normal. A ceci près que les deux possèdent chacun leurs propres troubles mentaux, matérialisés à l’écran par le port d’un masque de loup. Des loups omniprésents dans le film, et pas forcément aux endroits auxquels on pense les attendre. Au détour d’un dialogue, Russell Core compare le comportement de la mère, qui a tué son enfant, à celui des loups, suite à quoi on lui répond qu’on ne parle pas d’animaux, mais bien de personnes. Pourtant, c’est précisément là que Saulnier appuie, sur la bestialité qui parcourt l’échine des habitants du village illustré dans Aucun homme ni Dieu.

Dès lors qu’ils portent le masque, Vernon et Medora agissent par instinct, un instinct de survie propre aux bêtes. Ceci explique les actes de Vernon, qui n’hésite pas à tuer lorsqu’il est en danger et choisit de revêtir le masque lors de ses différents meurtres. Selon nous, c’est une façon pour lui de se « dédouaner » de ce qu’il fait, en laissant sa part bestiale prendre le dessus sur son humanité. C’est partiellement vérifié lors du final où il refuse finalement d’étrangler sa compagne lorsqu’elle lui retire son masque. Ce qui fait de lui un être humain remonte à la surface et son amour pour sa compagne prend le dessus sur son désir de vengeance.

D’ailleurs, on parle d’un amour bien particulier puisque les deux amoureux se révèlent être frère et sœur, tout simplement. Ce n’est jamais dit explicitement, mais de nombreux indices sont laissés ici et là, le plus évident étant ce passage chez John, le natif. Cet « amour interdit » renforce la complexité des deux personnages, que l’on dit en plus malfaisants.

A de nombreuses reprises, le « dark » du titre est mentionné. L’obscurité, la noirceur, appelez ça comme vous le souhaitez. On la retrouve dans les plus bas instincts du couple, aussi incapable de vivre en société que le reste des habitants du village Keelut. Un village qui meurt à petit feu, pris au piège entre des loups sauvages et un monde dans lequel ils ne parviennent pas à s’intégrer. Le fait d’être aussi reculé de tout, dans une zone qui ne connaît quasiment pas le soleil, a permis à cette noirceur de se développer. C’est bien entendu métaphorique et bien que l’on parle régulièrement d’une forme de mysticisme, le « dark » du titre fait avant tout référence à l’animalité en chacun de nous. Le tout est de la « retenir » (« Hold ») et de préserver sa propre humanité. Ceci pourrait aussi expliquer le meurtre de l’enfant, issu d’une relation incestueuse entre deux parents « contaminés » par la noirceur, et que sa mère aurait choisi de sacrifier plutôt que lui offrir une pareille vie.

En premier lieu vendu comme une sorte de survival glacé dans les vastes contrées d’Alaska, Aucun homme ni Dieu se révèle être moins un thriller survivaliste qu’un violent portrait de l’Amérique profonde et de la dualité permanente entre humanité et animalité. On connaissait le goût prononcé de Jeremy Saulnier pour la surprise et les pics de violence ponctuels, cette nouvelle réalisation pousse le bouchon encore plus loin en y ajoutant une bonne dose de symbolisme, toujours servi par une photographie sublime et des acteurs magistraux.

Toutes les images appartiennent à ©Netflix.

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