Shadow of the Tomb Raider : l’aventure intérieure

En rebootant la série il y a maintenant 5 ans, Crystal Dynamics offrit à la licence Tomb Raider une véritable cure de jouvence (plus tard adapté en film). Inspiré par la tendance des préquels et le rythme indécent de la franchise Uncharted, le studio américain mit de côté tout ce qui faisait le sel des anciens épisodes au profit d’une expérience plus viscérale, brutale et mature. Lara Croft ne serait plus une aventurière, mais une guerrière, contrainte par la force des choses à survivre sur une île sauvage, quel qu’en soit le prix à payer. Sa suite directe, Rise of the Tomb Raider, prit la forme d’un copier/coller pur jus. On prend les mêmes, on recommence et on ajoute ici et là quelques nouveautés pour éviter l’effet Far Cry 4. Pas de chance, les tares du titre se situaient ailleurs, dans sa structure semi-ouverte bancale et surtout la froideur des environnements. Crystal Dynamics étant occupé sur un jeu Avengers, la conclusion de cette trilogie, Shadow of the Tomb Raider, fut confiée à Eidos Montréal, plus habitué aux améliorations cybernétiques qu’aux arcs conçus en peau de sanglier. Une décision payante, il faut croire…

Cet article n’est pas un test. Il ne comporte pas de note et ce n’est pas ce qui nous intéresse ici.

Bande-annonce de lancement

Quand on s’appelle Tomb Raider, conclure une trilogie est un exercice des plus périlleux. L’enjeu de la version rebootée, et ce depuis les premières secondes de l’épisode de 2013, a toujours été de montrer les origines de Lara Croft, et non pas bêtement réinterpréter le célèbre personnage. Par conséquent, d’une certaine manière, ce Shadow of the Tomb Raider est censé « boucler la boucle », consacrer l’aventurière que l’on a découvert en 1996. Or s’il y a bien un problème avec le Tomb Raider de 2013, confirmé par sa suite encore plus cinglée, c’est son absence de finesse. Vendu comme un jeu de survie, le titre finissait par mettre l’accent sur les explosions et l’action à tout-va, faisant de Lara Croft une pure « action woman » sanguinaire et insouciante, bien loin de l’acrobate d’antan.

Les amateurs seront donc surpris de constater que Eidos Montréal a choisi de trancher radicalement avec l’héritage laissé par Rise of the Tomb Raider. Pas sur le personnage, qu’on reprend tel qu’on l’avait laissé, mais sur l’orientation du titre. Avant, Tomb Raider se voulait plus un titre d’action-aventure, avec un accent placé sur les combats et le spectaculaire. Shadow of the Tomb Raider redonne de l’importance à la partie purement aventure. En abandonnant la Sibérie et les complexes militaires pour s’enfoncer au coeur de la jungle d’Amérique du Sud, Eidos Montréal cherche à fournir aux joueurs la dose de dépaysement qui manquait aux deux précédents titres.

Shadow of the Tomb Raider, un texte de Good Taste Police
Bien sûr, il y a encore des explosions…

Pour autant, les mécaniques ne changent pas, et s’il y a bien un point sur lequel on peut attaquer cette trilogie, c’est sa tendance à faire du sur-place en termes de gameplay. Lara passe entre les murs, ouvre des coffres, regarde des fresques, s’accroche à des parois avec les mêmes animations qu’il y a 5 ans. De ce point de vue-là, rien n’a changé et si la formule reste efficace, on ne peut qu’être frustrés par cette impression de voir plus ou moins trois fois le même jeu. C’est d’autant plus agaçant que le moteur du jeu est capable de sacrées prouesses visuelles, comme peuvent en attester les screens de la galerie en bas de cet article. Le Foundation Engine, visiblement assez flexible compte tenu des progrès constatés entre cet épisode et son prédécesseur, met parfaitement en valeur les nouveaux environnements, qui du coup bénéficient à la fois d’une technique solide et d’une direction artistique à tomber, parfaitement raccord avec le souhait des développeurs.

Parce que Eidos Montréal s’est surpassé. Dans leur envie d’emballer le jeu différemment de ce qu’avait fait Crystal Dynamics auparavant, les développeurs ont offert un titre d’une cohérence assez folle. Articulé autour de trois hubs (des zones « urbaines), Shadow of the Tomb Raider reprend la plus grosse spécificité de Rise of the Tomb Raider, tout en lui apportant une vraie pertinence. Le village de Paititi, pour ne citer que lui, fait véritablement office de carrefour au beau milieu de la jungle. La ville grouille de vie et il est logique d’aller y chercher des quêtes avant de s’aventurer dans l’inconnu aux alentours. C’est justement la pertinence de ces hubs qui fait basculer Tomb Raider dans un registre différent. On passe de titres en monde ouvert purement linéaires à un épisode pensé pour l’exploration, structuré exactement de la même manière, mais bien plus intelligemment.

Shadow of the Tomb Raider, un texte de Good Taste Police
Des tombeaux variés et soignés

De la même manière, on constate que ces hubs portent un sacré coup au rythme, plus lent et plus en phase avec l’histoire racontée. Parce qu’on ne peut pas se focaliser sur un personnage quand celui-ci va constamment à 100 à l’heure. Shadow of the Tomb Raider est un récit crépusculaire, plus sombre qu’à l’accoutumée, n’hésitant pas à questionner la nature de l’héroïne et sa tendance à envenimer des situations qui ne la concernent pas. Dans cet optique, Eidos Montréal se focalise plus sur la découverte et l’essence même du pillage de tombes que sur les tueries de masse auxquelles la saga commençait à nous habituer. A titre de comparaison, en 16 heures de jeu sur Rise of the Tomb Raider, nous avions tué plus de 550 ennemis. En 20 heures sur Shadow of the Tomb Raider, ils ne sont plus que 300 à être tombés sous les balles de l’aventurière.

D’ailleurs, pour la plupart, il ne s’agit pas de flingues. Encore une fois, dans un souci de « redéfinition » de la licence, Eidos Montréal a choisi de priver le joueur de ses armes la plupart du temps. Un simple couteau fait toujours l’affaire, dans des phases que l’on croirait tout droit sorties d’un Rambo, avec boue et fourrés à la clé. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien si les développeurs font une référence directe au soldat meurtri par le Vietnam dans les succès du titre, les deux personnages partageant quelques points communs. Tout du moins sur l’aspect psychologique…

Plus aventureux, moins fou de la gâchette, Shadow of the Tomb Raider met un gros coup de frein pour réfléchir (un bien grand mot, certes) sur la place de son héroïne dans cette histoire. Lara Croft, en proie au doute, se laisse manier comme avant, tout en offrant une aventure radicalement différente dans son approche et sa finalité. La linéarité se fait plus discrète, l’enchaînement des séquences plus « aéré » et au final, tout le monde en sort gagnant ! Néanmoins, maintenant que le cycle est terminé, il serait temps de laisser l’aventurière tranquille quelques années avant de lui offrir de nouvelles aventures dignes de ce nom, et surtout inédites !

Galerie

Shadow of the Tomb Raider Couverture du livre Shadow of the Tomb Raider
Uncharted-like
Eidos Montréal / Crystal Dynamics
Square Enix
PS4, Xbox One et PC
14 septembre 2018
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