Jojo Rabbit : Moonreich Kingdom

Un jeune garçon voit sa vie guidée par un ami imaginaire toujours présent pour l’aider à affronter la moindre situation, comme faire face à ses camarades harceleurs. Un postulat touchant mais il y a un énorme hic : cette figure imaginaire n’est nulle autre qu’Adolf Hitler et nous sommes plongés chez les Jeunesses Hitlériennes quelques semaines avant la fin de la guerre. Jojo Rabbit avait tout de la comédie casse-gueule et pourtant, on ressort conquis de cette fable tragi-comique sur l’embrigadement.

Évoquer l’horreur nazie au cinéma, ce n’est pas une chose facile. Alors quand il s’agit de tourner une comédie, encore moins ! Certains ont relevé le défi avec succès comme Lubitsch, Brooks ou d’une certaine façon, Tarantino. C’est au tour de Taika Waititi, le chouchou pop du cinéma néo-zélandais, qui adapte ici un roman de Christine Leunens pour confronter ses thèmes de prédilections à un sujet plus grave. Car voir un film de Waititi, c’est être toujours prêt à voir quelque chose se désacraliser. Les vampires de What we do in the shadows perdent de leur aura terrifiante pour n’être au final que des individus has-been pas très dégourdis dans les rues de Wellington. Ici, la tâche est plus ardue. Car on ne ridiculise plus des mythes mais un mal bel et bien réel.

Le résultat paraît évidemment déconcertant mais très vite, une fois que l’absurdité de tels horreurs est traduite par des gags potaches dans un deuxième temps (un running-gag sur le salut Nazi intervient régulièrement), la comédie s’évapore rapidement dans un Berlin glacial en pleine bataille.

Comment Waititi entreprend ce défi ? Il faut admettre qu’avant de voir le résultat, la crainte de voir un sketch de deux heures où le réalisateur-comédien se grime en une version bouffonne de Hitler était là. Les craintes s’estompent dès lors que l’on découvre  avec qui l’on va suivre cette histoire : un garçon de 10 ans. En se mettant à la hauteur d’un enfant facilement influençable, Waititi choque intelligemment en enlevant (au départ) la gravité du régime totalitaire. Des images d’archives illustrent le générique d’ouverture en montrant la popularité d’Hitler auprès des allemands. Plutôt que de montrer cela de façon solennel et tragique (comme l’a pu le faire Terrence Malick dans Une Vie Cachée récemment, s’ouvrant sur les images du Triomphe de la Volonté de Leni Riefenstahl), Waititi brusque les attentes en s’imaginant comment cela serait du point de vue de jeunes nazis : c’est la Beatlemania, littéralement. Foules en délires, banderoles déployées, ces images s’accompagnent d’un morceau chanté en allemand du célèbre groupe anglais. Ce montage suit le regard enthousiaste de Jojo, courant gaiement dans les rues de Berlin en faisant le salut nazi et prêt à passer un bon moment dans un camp pour les Jeunesses Hitlériennes. Entraînement, leçon d’armes, chants avec les camarades, ça semble l’éclate pour ce jeune homme. La comédie opère donc premièrement dans le décalage entre la transposition de l’innocence de Jojo et l’horreur de cette idéologie. Le camp d’entraînement réservé aux jeunes nazis ressemble à une version haineuse du camp de scout tenu par Edward Norton dans Moonrise Kingdom. ..

Citer d’ailleurs Wes Anderson n’est pas anodin par ailleurs ! Les deux cinéastes ont pour sujet commun d’explorer l’enfance quand elle est confrontée aux menaces. Le résultat paraît évidemment déconcertant mais très vite, une fois que l’absurdité de tels horreurs est traduite par des gags potaches dans un deuxième temps (un running-gag sur le salut Nazi intervient régulièrement), la comédie s’évapore rapidement dans un Berlin glacial en pleine bataille. Il faut le souligner avant de poursuivre cette critique. Bien que toujours traversé par une candeur chaleureuse, Jojo Rabbit n’est quand même pas la potacherie annoncée. Ce n’est nullement la comédie où un gamin parle à Hitler. Car si on rit du traitement ridiculisant les Nazis, Waititi n’oublie pas qu’il a comme contexte une tragédie. Progressivement, l’aveuglement de Jojo commence à disparaître lorsqu’il fait face à ses propres contradictions. Toujours avec l’oeil léger d’un enfant de dix ans, le film montre frontalement les atrocités de cette période et n’épargne personne. La situation s’avère complexe et plonge notre héros en plein chaos. Le temps devient plus glacial, plus brumeux. A fur-et-mesure que le regard de Jojo change, lorsqu’il rencontre une juive réfugiée chez lui grâce à sa mère (formidables Thomasin McKenzie et Scarlett Johnasson), le film convoque une violence assez frappante.

Des scènes affreuses se déroulent face à nos yeux mais Waititi filme cela avec le regard d’un enfant effrayé. Le film s’avère réussi, à ce propos, dans son accomplissement à raconter ces heures sombres de l’Histoire à un jeune public. Traduite par une citation de Rilke clôturant le film, le film n’a comme seule volonté de livrer un message bienveillant sur la tolérance et l’espoir qu’un regard plein de préjugé puisse changer. Dit comme cela, cela parait naïf et c’est le cas. Waititi y va avec les gros sabots pour faire passer son message, quitte à rendre les choses trop en surface pour convaincre par moments (cet article de Much ado about cinema décrit bien le problème avec le personnage joué par Sam Rockwell, pourtant pas inintéressant à suivre). Mais cette naïveté, véhiculée par ces enfants en quête de liberté et d’amour, s’avère être une arme redoutable contre une situation pareille. On a pas envie d’être cynique après avoir vu Jojo Rabbit. Cette candeur à vouloir danser dès lors qu’on se sent enfin libre, elle nous touche en plein cœur. De même que l’humour, parfois balourd, se confronte magnifiquement à la gravité de la situation. Le cinéma de Waititi ne brille jamais par sa subtilité et c’est cela qui en fait sa plus grande force !

Un conte drôle et poignant
On a pas envie de citer l'éternelle formule du "film de la maturité". Mais un tel regard aussi candide que grave donne une nouvelle ampleur au cinéma de Waititi. JOJO RABBIT s'inscrit d'emblée comme sa plus grande oeuvre, l'ouvrant à un large public et à une nouvelle phase de son cinéma qu'on a hâte de poursuivre.
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