Desiree Akhavan portrait

Portrait(s) – Desiree Akhavan : Bi, myself and us

A l’occasion du mois de Juin; le mois des fiertés, célébrant la communauté LGBT+ et ses luttes, la rédaction de Good Taste Police a voulu vous proposer plusieurs articles en tout genre afin de réfléchir aux questions de représentation au sein de la pop-culture, devant et derrière la caméra.

D’Appropriate Behaviour à The Bisexual, en passant par The Miseducation of Cameron Post, retour sur la réalisatrice, scénariste et actrice Desiree Akhavan, et sur son simple et sincère activisme.

Aujourd’hui plus qu’accomplie, Desiree Akhavan est une artiste qui n’a de cesse de lancer et relancer le dialogue sur la visibilité des personnes marginalisées et de leurs histoires. Née en 1984 à New York, elle est la fille de deux immigrants ayant rejoint les Etats-Unis pour fuir la révolution iranienne de 1979, ce qui est une part très importante de son identité. Contrairement à ses parents, elle n’a toujours vécu qu’en Amérique et a donc eu une éducation sensiblement différente quant aux sujets dont elle pouvait parlait et la façon dont elle pouvait le faire. Très solitaire lorsqu’elle était petite, elle s’est plongée dans les divers univers de films et séries, ce qui lui a réellement appris à connaître la culture américaine et lui a donné envie d’écrire ses propres histoires. A 10 ans, elle écrivait ses propres pièces de théâtre. A 13 ans, elle s’est mise à en faire. A 26, alors qu’elle a le cinéaste indépendant Ira Sachs en professeur, elle crée avec sa petite-amie de l’époque Ingrid Jungermann la web-série The Slope. Dans cette série qui suit un couple de « deux lesbiennes homophobes superficielles » , elle interprète Desiree, un rôle alors inspirée d’elle-même. Le succès de cette série la mène à écrire, réalisé et joué dans son premier long métrage : Appropriate Behaviour. Ce film devient alors la première pierre à son édifice d’oeuvres engagées sur la visibilité des personnes marginalisées, et surtout des femmes queer.

Desiree Akhavan (Shirin) dans Appropriate Behaviour (2014).

En 2014, Appropriate Behaviour voit le jour. Dedans, Akhavan campe Shirin ; une jeune femme bisexuelle d’origine iranienne qui vient de rompre avec sa copine et vit à Brooklyn, entre virées avec sa meilleure amie et conversations difficiles avec sa mère. C’est honnête, drôle, un poil acerbe, humain (le film a été très remarqué pour ses scènes de sexe réalistes), mais c’est surtout une fiction. Bien que fortement inspirée par son propre vécu, la réalisatrice, qui a d’abord écrit cette histoire en tant que thèse à l’université, assure que le film n’est pas une autobiographie. En plus de ne pas vouloir qu’on la désigne simplement comme la « Lena Dunham iranienne et bisexuelle« , ou simplement d’être mise en parallèle avec d’autres artistes blanc-hes, Akhavan va aussi à l’encontre de la comparaison entre certaines oeuvres aux éléments autobiographiques et les siennes. Selon elle, c’est absurde parce qu’à partir du moment où « tu mets quelque chose à plat sur une feuille de papier, ça devient de la fiction [et] l’idée que c’est 100% moi et que ce soit autobiographique revient à dire que ce n’est pas de l’art. ». Elle ajoute que, pour elle, l’art c’est de « prendre quelque chose qui a un brin de vérité et qui est cher à ton coeur, et de l’élever à un niveau qui peut toucher tout le monde.«  Dans The Slope, on suivait Desiree. Dans Appropriate Behaviour, on suit Shirin. Certes le personnage a un vécu sensiblement similaire à celui de la réalisatrice, mais devinez quoi ?

Akhavan n’est pas la seule femme bisexuelle racisée aux Etats-Unis. Et c’est ça qu’elle veut montrer. Elle veut rendre visible le fait que le personnel est universel. Partie sur sa lancée, elle écrit au même moment le scénario d’un pilote intitulé Switch Hitter, sur une femme qui découvre sa bisexualité post-rupture. Elle le pitche alors à tous les networks d’Hollywood, malheureusement sans succès. Jugée pas assez vendeur par certains puisque « comment ça va plaire aux hommes ? » ou de trop par d’autres parce que « oh mais on a Transparent, on a déjà une série LGBT+ ! » , Switch Hitler se retrouve au placard mais cela ne fait que nourrir la volonté d’Akhavan à créer encore plus de représentation.

Entre son envie et le besoin ambiant de voir plus de personnages féminins queer qui ne soient pas que secondaires ou définies que par leur sexualité à l’écran, la réalisatrice continue de tout faire pour mettre en avant des histoires de femmes sans compromis.

Forrest Goodluck (Adam Red Eagle), Sasha Lane (Jane Fonda) et Chloë Grace Moretz (Cameron Post) dans The Miseducation of Cameron Post (2018)

Alors après avoir été présidente du jury de la Queer Palm à Cannes en 2015, Akhavan se remet au travail pour continuer sa virée en festivals et revient en faire le tour en 2018 avec The Miseducation of Cameron Post. Diffusé en avant-première mondiale à Sundance, le film y remporte le Grand Prix du Jury avant d’être nommé et récompensé partout dans de nombreux festivals tels que le Valladolid International Film Festival, le GLAAD Media Awards ou le Czech Gay and Lesbian Film Festival. Cette fois-ci pas de Desiree en rôle principal puisque The Miseducation of Cameron Post (ou Come as you are en version française) suit Chloë Grace Moretz dans le rôle de Cameron qui, dans les années 1990, se fait envoyer par sa tante dans un camp de conversion après qu’elle ait découvert son homosexualité (à noter que ce type de camp ou de « thérapies » existent malheureusement toujours, même en France). Adapté du roman du même nom d’Emily M. Danforth, le film explore plus que le lesbianisme et l’homosexualité masculine, il aborde aussi la notion de genre avec le personnage de Forrest Goodluck, et surtout du pouvoir de l’amitié, de la famille choisie, et de l’amour platonique avec le personnage de Sasha Lane. Et grâce à un plus gros budget et donc à une plus large diffusion, le film permet de faire passer ses messages à beaucoup plus de personnes qu’Appropriate Behaviour avait pu le faire. Le film montre ce que vit une adolescente lesbienne face à l’homophobie tout en n’en faisant pas sa seule caractéristique, et ce malgré son pitch qui repose sur ça. Cameron est décontractée, athlétique, têtue, elle a confiance en elle et surtout elle ne se laisse jamais être une victime. Et à l’image de Shirin, elle vit simplement et légèrement sa vie avec ses ami-e-s, en dépit des circonstances horribles dans lesquelles elles et ils se trouvent. Par son propos, Cameron Post rappelle l’incroyable But I’m a Cheerleader de Jamie Babbit (1999), qui avait malheureusement écopé d’une interdiction aux moins de 17 ans par la Motion Picture Association of America (MPAA), contrairement à American Pie sorti au même moment. Le problème n’était pas qu’il y avait trop de nudité ou de vulgarité, mais que le film parle si librement d’homosexualité sans la condamner ou en faire une grossière punchline. Ce qui fut terrible puisque le public cible du film, les personnes qui avaient besoin d’entendre ce qu’il disait, ne pouvaient même pas aller le voir. Alors pour permettre à tout le monde de voir Cameron Post, de voir une réalité des camps de conversions et, surtout pour les concernées, de voir une lesbienne loin d’être misérable, qui prend les rênes de sa vie et de son identité malgré le fait que le monde entier semble être contre elle, l’équipe du film a fait le choix de ne pas le faire noter par la MPAA. Cela aurait pu signer l’arrêt de mort du film, mais il n’en est rien. Même s’il n’a pas été un aussi gros succès que Boy Erased qui arriva dans nos salles à peu près en même temps (ce qui peut aussi être expliqué par une certaine misogynie, mais passons…), The Miseducation of Cameron Post fait son bout de chemin à Hollywood et partout dans le monde. Avec ce film, Desiree Akhavan ajoute une autre pierre à son édifice engagé pour la visibilité des femmes queer. Toujours avec une simplicité brillante, la réalisatrice crée et porte à l’écran des histoires nécessaires à voir et à entendre tant elles sont partagées par beaucoup.

Partie sur sa lancée, elle ne va pas s’arrêter là puisque la même année sort sur les petits écrans anglais : The Bisexual.

Maxine Peake (Sadie) et Desiree Akhavan (Leila) dans The Bisexual, Channel 4, (2018)

Vous vous rappelez du pilote intitulé Switch Hitter mentionné quelques paragraphes plus haut ? Refusé par tout Hollywood en 2015 puisque tout le monde se fout ou a peur de la sexualité féminine ? Vous vous rappelez que ça n’a fait que donner encore plus de détermination à Akhavan ? Et bien, c’est en 2018 que ce script ressort de son placard et arrive enfin devant nos yeux sous le tout nouveau titre : The Bisexual. Imaginez Chasing Amy de Kevin Smith mais du point de vue d’Amy et écrit, filmé et interprété par une femme bisexuelle. C’est exactement ce qu’est la série.

Elle suit le personnage de Leila (interprétée par Desiree Akhavan) après qu’elle ait rompu avec sa petite-amie de longue date (interprétée par Maxine Peake) et alors qu’elle découvre sa bisexualité. Akhavan filme ses personnages avec tendresse et sincérité, et surtout en sachant profondément qui elles sont, ce que ne peut faire un homme même avec les meilleures intentions du monde. Ce retour aux sources, surtout avec l’un de ses premiers scénarios, n’est pas anodin dans le contexte télévisuel actuel où les personnages bisexuels sont encore trop peu représentés, invisibilisés, compris, bien traités et souvent une simple blague. Et depuis 2015, Akhavan a elle aussi évolué. Alors qu’à l’époque, elle voulait que le titre de la fiction soit un euphémisme du terme bisexuel, comme une réappropriation de toutes les idées fausses sur les personnes bisexuelles et leur supposée promiscuité sexuelle, elle s’est rendue compte avec le temps que la meilleure chose à faire était de se réapproprier le terme lui-même et de dire tout haut le mot que peu n’ose prononcer. Parce que c’est une série « sur la difficulté de dire ce mot, et il faut qu’on joigne l’acte à la parole et qu’on le dise.« , il était évident pour sa réalisatrice de la renommer The Bisexual. Politique et militante par essence, la série est pourtant si simple, à l’image des autres oeuvres d’Akhavan, suivant des personnages principales ordinaires mais si rares dans le paysage audiovisuel. Ce qui les rend presque extraordinaires. La série est un énorme succès, surtout auprès des femmes LGBT+. Ce qui prouve à tous les networks l’ayant refusée il y a quelques années de ça, qu’il peut y avoir plus qu’une série sur un personnage queer, et que la sexualité, l’homosexualité et la bisexualité, féminine est au centre de nombreuses histoires beaucoup plus importantes à raconter qu’ils ne pensaient. Et heureusement, Hollywood se met petit à petit à voir tout ça. Akhavan dit elle-même que Hollywood « est doucement en train de se rendre compte qu’il y a beaucoup à gagner des perspectives des personnes marginalisées, et qu’il y a de très bonnes histoires dont le public a grandement besoin. »

En Juin 2019, lors des 50 ans des émeutes de Stonewall (pierre angulaire du mouvement des droits LGBT+ ), elle se voit être nommée l’une des « pionnières qui assure activement que la société continue d’évoluer vers l’égalité, l’acceptation et la dignité de toutes les personnes queer« . Parce qu’elle raconte des histoires de femmes queer, de femmes queer racisées, et de personnes LGBT+ sans aucune concession. Et que la représentation, bien faite, est essentielle dans l’évolution positive des mentalités et l’éventuelle fin des préjugés et autres violences envers les personnes marginalisées. Surtout, la raison pour laquelle elle crée ces histoires n’est pas par obligation ou pour quelconque queerbait, mais par simple sincérité, puisque toutes ces histoires, tous ces personnages, sont ce qu’elle a vécu, ce qu’elle est, et tout ce qu’elle connaît. Depuis ses toutes premières créations sur internet à l’une des meilleures séries de son époque de sortie, en passant par la reconnaissance internationale, Desiree Akhavan est une force à ne pas sous-estimer.

La caméra stylo à Hollywood : une étude en quatre blockbusters
Un dossier réalisé par Amaury Foucart