Les Misérables, la critique

Issu du collectif Kourtrajmé, qui promeut au cinéma la diversité de la population française, le réalisateur Ladj Ly augmente en un brillant long-métrage son court Les Misérables, récit tendu et engagé d’une banlieue au bord de l’implosion, mais où le numérique laisse désormais des traces.

Été 2018, alors que l’équipe de France de football remporte la coupe du monde, la fête bat son plein aux Champs-Élysées. Tel est le contexte de la séquence d’introduction, qui représente puissamment l’insouciante de cet instant. Par la suite, le rassemblement devient un éclatement. Les caméras de Ladj Ly retournent en banlieues et s’éparpillent en une multitude de points de vue. Deux flics endurcis, un coéquipier fraîchement arrivé de province ; des mômes de cités, dont un qui filme tout à l’aide d’un drône ; plusieurs figures d’autorités, familiales, spirituelles où « municipales », parmi lesquelles un type qui se fait appeler « le maire » et dont l’influence est plus ou moins vaine… Tous ces personnages constituent un éventail de ce que pourraient être devenus les fameux « misérables » d’Hugo (cité au gros marqueur par le réalisateur), dans une situation plus contemporaine, où l’injustice sociale et les crises communautaires demeurent toujours, où la violence engendre de plus en plus de violence.

D’une dureté amère, l’oeuvre pose le constat désespéré, sans solution concrète, d’une situation qui n’est autre que la réalité de quartiers bien connus du cinéaste.

Tandis que la narration et la tension progressent crescendo, Ladj Ly fait se confronter ses personnages dans une scène clé, où alors qu’une interpellation filmée en scred dérape, un gamin reçoit un tir de flash-ball au visage. S’ensuit une spirale haineuse qui nous prend viscéralement à la gorge, où un règlement de compte finit par virer au cauchemar. D’une dureté amère, l’oeuvre pose le constat désespéré, sans solution concrète, d’une situation qui n’est autre que la réalité de quartiers bien connus du cinéaste.

Plus globalement, le long-métrage impressionne par la richesse de sa mise en scène, forcément nerveuse, et de ses tonalités. En contraste avec sa vision pessimiste, plusieurs notes d’humour sont glissées par-ci par là, sans que cela soit choquant. Plus surprenant : nous sentons une volonté d’effleurer plusieurs genres comme, notamment à la fin, le western (dans les dialogues mêmes des policiers, il est souvent question de « jouer au cow-boys »), le thriller, ou encore le conte, dont on peut retrouver des archétypes dans la galerie de personnages que nous évoquions (on pense particulièrement à une séquence étonnante à base de lionceau égaré qui, sans rien dévoiler, est peut-être l’illustration la plus parlante de cet aspect « fabuleux »). Sans compter les plans quasi-documentaires du début, ou bien la présence de l’enfant vidéaste qui enregistre les bavures policières au drône, chaque parti-pris artistique et régime d’image forment un ensemble incroyablement cinégénique qui, par ce mélange des genre et cet éclatement narratif, confronte le réel à la fiction dans un maelstrom d’idées qui font le charme des grands premiers films.

À l’heure des bavures policières et des inégalités sociales, Les Misérables apparaît donc comme un cri d’alarme aussi nécessaire qu’il est désabusé. Mais au-delà sa dimension politique engagée, il s’agit également d’une proposition cinématographique de haute volée, généreuse en formes visuelles et en action, n’étant pas sans rappeler le tout aussi vénère Bacurau de Mendonça Filho et Juliano Dornelles, avec qui il a partagé son prix du jury (hautement mérité) au dernier festival de Cannes.
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Brûlant
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