Teen movies U.S. : Débuts réussis de cinq cinéastes indés

Qu’ils soient des premiers ou seconds films, d’hommes ou des femmes, de réalisateurs grandissants, ou d’acteurs et actrices wannabe cinéastes ; qu’ils soient vintages, ultra-contemporains, positifs ou pessimistes, plusieurs teen movies ont conquis la rédaction cette dernière année. Leurs points communs : ils sont américains, indépendants et mettent en lumière des jeunes talents derrière (et devant) la caméra. Le genre serait-il devenu la recette miracle pour lancer la carrière d’un auteur ? Retour en cinq longs-métrages sur cette tendance adolescente.

Mid 90’s – Jonah Hill

Quelques Flashbacks pour commencer :

Tout d’abord, il y eut l’an dernier Lady Bird, premier long-métrage multi-nommé aux Oscars de la comédienne Greta Gerwig, avec Saoirse Ronan et Beanie Feldstein en BFF ambitieuses de quitter lycée pour de prestigieuses universités. Bien que le film ait divisé les membres de Good Taste Police, certains d’entre nous ont fortement été touchés par ce récit d’apprentissage sur la fin de l’adolescence, ainsi que par les épreuves traversées par l’héroïne (rapport compliqué aux parents, à la religion, amitiés compliquées et amourettes désastreuses…).

Ensuite, toujours en 2018, nous avons été unanimement terrassé par Assassination Nation, deuxième film de Sam Levinson. Là où Lady Bird situait son action en 2001, époque où les téléphones portables étaient encore à clapet, Levinson choisit un cadre plus contemporain, à l’heure des réseaux sociaux, de la disparition de la vie privée et des ravages du slut shaming. Construit comme un thriller, ce teen-movie à la réalisation ultra-stylisée déploie le terrifiant hacking d’une ville américaine, qui révèle au grand jour les données les plus personnelles et intimes de ses habitants. Les rues sont à feu et à sang. Tout le monde s’arme et revêt des masques pour régler ses comptes, clouant au pilori tout ce qui échappe à une prétendue morale. Au coeur de ce carnage, nous accompagnons quatres lycéennes, dont une qui, en plus d’être lynchée pour ses moeurs jugées inacceptables, sera accusée d’être l’auteure du piratage, et donc par la suite menacée de mort… Ho, j’oubliais : la ville en question n’est autre que Salem, si vous voyez ce que je veux dire ! Bref, c’est de la folie pure, une tuerie de tension et de mise en scène. On en sort scotché comme rarement.

Assassination Nation – Sam Levinson

Poursuivons notre tour d’horizon avec un long-métrage plus serein : 90’s, qui signe le premier passage de l’acteur Jonah Hill derrière la caméra. Après Lady Bird, il s’agit de la deuxième production A24 de la sélection. Et comme dans Lady Bird, on y retrouve un même sens du rythme et de la concision, tant dans la réalisation que dans le montage, pour évoquer des apprentissages tout aussi universels qui, cette fois-ci, ont lieu à cet instant houleux qu’est le passage d’enfant à adolescent. Suivre des codes pour être accepté, respecté, puis s’en détacher pour mieux se démarquer. Savoir encaisser les coups avant d’en donner… Et puis il y a les premières fois à tout : premiers vrais potes, premières cigarettes, cuites, figures de skate, expériences sexuelles… Et bien sûr : les premières vidéos au caméscope, reflétant les débuts de Jonah Hill en tant que cinéaste. Débuts d’autant plus réussis, puisqu’entouré du chef op’ de Kelly Reichardt et des musiciens attitrés de David Fincher, il échappe au piège de faire de la décennie 90 un musée pour nostalgiques. D’un sujet hyper-balisé dans le genre, il en tire une fine observation de la jeunesse, traitée avec humilité et justesse, interprétée avec talent par Sunny Suljic et Lucas Hedges.

On enchaîne avec une autre production A24 : Eighth Grade, premier long de Bo Burnham, qui nous a tous absolument frappé par son pessimisme mélancolique. YouTubeuse ratée, l’héroïne de ce film réalise en effet que ses années au collège ont été un échec total. Rien que ça. La vision de l’adolescence livrée ici est profondément désenchantée et sans concession (préparez-vous à voir de l’acné en gros plan), mais nous sommes néanmoins invités à en rire, lors d’incroyables séquences de malaise entre collégiens maladroits. De plus, une note d’espoir apparaît dans la beauté poétique des plans que signe Burnham, ainsi que dans son final, s’ouvrant sur un avenir plus prometteur au lycée, comme une occasion miraculeuse de repartir à zéro.

Eighth Grade – Bo Burnham

Enfin, notre dernier coup de coeur du genre eut lieu sur Netflix, avec le premier film de l’actrice Olivia Wilde : Booksmart, dans lequel on retrouve notre Beanie Feldstein de Lady Bird. Le synopsis offre un savoureux mélange de ceux d’Eighth Grade et Lady Bird : Deux amies qui projettent d’entrer dans une université prestigieuse prennent conscience de leur échec social au lycée. La veille de la remise des diplômes, finalement déterminées à montrer qu’elles savent s’amuser, et accessoirement à perdre leur virginité, elles se rendent (non sans difficulté) à une énorme fête organisée par leurs camarades de terminale. La ressemblance avec SuperGrave n’aura pas échappé à ses plus grands fans. Olivia Wilde réalise en effet un hilarant hommage au film culte du Greg Mottola. Elle en reprend les thèmes (premières fois, fin d’un cycle, début d’un autre…), tout en s’en démarquant par son évocation de l’amitié féminine et des émois lesbiens.

Teen movies : pourquoi ça marche ?

Tâchons d’être clairs : les théories que vous vous apprêtez à lire sont le fruit d’une réflexion purement personnelle et pragmatique. Je n’ai aucune source. Pas de preuves, ni d’interviews. Pourtant, une certaine logique subsiste à mes yeux : oui, si l’on veut débuter une carrière de cinéaste, orienter son premier long-métrage vers le genre teen est une excellente idée, si ce n’est la meilleure.

Du point de vue du scénario pour commencer : parler de soi est bien plus simple que ce que l’on croit, qui plus est au moment de son adolescence, période où tout change trop vite, où nos émotions sont en pagaille et où chaque journée houleuse peut faire l’objet d’un synopsis. De plus, un genre aussi spécifique que celui-ci a ses conventions qui facilitent la création d’arcs narratifs et d’une structure bien établie. Pour ne pas accumuler les poncifs, il est néanmoins très facile de s’approprier cette structure conventionnelle pour en apporter des variations, en fonction de notre vécu, de nos souvenirs, mais surtout du style et du ton que l’on souhaite transmettre. C’est d’ailleurs là qu’intervient la mise en scène. D’un artiste à l’autre, chaque proposition peut être extrêmement différente malgré l’utilisation d’un même thème. À l’exception d’Assassination Nation qui lorgne carrément vers l’horreur, tous les films de notre sélection évoquent le passage d’un âge à un autre, avec une singularité artistique propre à chaque auteur. Greta Gerwig applique cette transition à la jeunesse hipster et rebelle des années 2000, Jonah Hill y voit une occasion pour infiltrer le milieu du skate californien, Bo Burnham en fait un récit mélancolique, tandis qu’Olivia Wilde appréhende cela comme une comédie burlesque.

Lady Bird – Greta Gerwig

Simples raisons de production ensuite : c’est un genre économe, qui demande des moyens assez modestes. Rien de bien onéreux dans la direction artistique, pas de stars excessivement chères en tête de casting, on ne nécessite pas d’effets spéciaux et j’en passe. Concernant enfin la réception publique et critique américaine, ces films sont voués à marcher, à la fois en salles et sur Netflix. Par son humour fédérateur et son universalité thématique, le genre touche tout le monde, autant les adolescents que les moins jeunes, que l’on peut facilement appâter avec la carte de la nostalgie.

En France, à l’exception peut-être de Lady Bird, ces longs-métrages n’ont malheureusement pas trouvé leur public, faute d’avoir eu une bonne de distribution (ou d’avoir eu une distribution tout court, dans le cas d’Eighth Grade). Mais pour ce qui est du teen movie à la française, bien que nous soyons totalement à la ramasse et bien moins productifs que nos amis américains, certaines révélations récentes sont à encourager. On peut notamment citer Les Beaux gosses de Riad Sattouf, La Crème de la crème de Kim Chapiron, Le Nouveau de Rudi Rosenberg ou encore Grave de Julia Ducournau. Quatre films, premiers pour la plupart, là aussi indépendants et audacieux, qui apportent chacun à leur manière un vent de nouveauté à ce genre devenu rare dans notre pays. Quoi qu’il en soit, amis cinéastes, que vous soyez français ou américains, réalisateurs ou réalisatrices, pessimistes ou blagueurs, vos projets de teen movies nous intéresseront toujours chez Good Taste Police.

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