Spike Lee : éduquer par les images

Cette semaine marque le grand retour d’un cinéaste dont on ne présente plus son combat politique à l’écran : Spike Lee. Deux ans après BlackKklansman – J’ai infiltré le Ku Klux Klan, son combat se poursuivra sur tous les supports grâce à Netflix, producteur de Da 5 Bloods. En passant des salles obscures aux multi-écrans, Spike Lee donne l’impression de faire le grand écart. C’est faux. Habilité à manier de nombreux formats, du clip vidéo au théâtre, le cinéaste new-yorkais s’approprie ces supports pour mieux les interroger. Car si le combat de Spike Lee est avant tout politique, comme l’a encore témoigné sa vidéo Instagram en hommage à Georges Floyd, il est aussi très actif pour s’interroger sur les modes de représentations de la culture afro-américaine dans la fiction. Cet article s’articulera autour de deux films du cinéaste : The Very Black Show, sorti en 2000, et BlackKklansman en 2018.

The Very Black Show : répétition des erreurs de la pop-culture

Un film de Spike Lee, c’est comme être installé au premier rang d’un cours éducatif. N’hésitant pas à user des voix pour développer un argumentaire, le cinéaste assume directement son rang de cinéaste moraliste. Un cinéma qui n’a de cesse comme combat que d’instruire son audience à des problématiques raciales enflammées par l’actualité. Et cette lutte doit aussi s’effectuer par un apprentissage des images que nous voyons tous les jours.

The Very Black Show va s’attaquer frontalement à ce sujet, en s’implantant au sein d’une chaîne de télévision puissante inventée par le cinéaste. Le film, sorti au début du 21ème siècle, raconte l’histoire de Pierre Delacroix. Producteur afro-américain célèbre (incarné par Damon Wayans), il se sent pourtant las de sa direction qui estime qu’il faut représenter les noirs uniquement par deux rôles dévalorisants : le bouffon ou la victime. Pour appuyer l’idée qu’une représentation positive des afro-américains est la clé du succès, et dans un but provocateur de se faire licencier avec indemnité, il va alors proposer à son patron une idée saugrenue : relancer le concept de Minstrel Show, spectacle américain du 19ème siècle où des acteurs blancs caricaturaient les noirs par le biais de blackface et d’autres blagues racistes.

Contre toute-attente, l’émission devient un véritable succès. Ses acteurs, deux jeunes afro-américains qui souhaitent accéder à la célébrité, amusent l’Amérique toute entière en se faisant passer pour des imbéciles. Ce qui va, bien entendu, susciter une controverse sans précédent. L’inquiétude de Delacroix, à une telle acceptation du racisme pour le divertissement, finit par se transformer en du cynisme lorsqu’il finira par se complaire dans cette mode pour le business. Filmé avec des caméras mini DV (à l’instar de Lars von Trier ou Danny Boyle), The Very Black Show donne une impression de réel sur ce qu’il filme de la télévision, le tout extrapolé par la forme colérique de Lee. 

Le réalisateur, ici, montre comment la télévision prolonge le travail d’une caricature néfaste qui s’implante alors dans l’inconscient collectif. Évoquant diverses époques, que ce soit les années 1800, l’avènement du cartoon et de la publicité, Spike Lee mène un travail didactique efficace pour montrer comment le racisme s’introduit dans les images au fil des années et ce, jusqu’à maintenant. Il suffit de voir le récent retour de bâton qu’a eu l’animateur Jimmy Fallon suite à une caricature de Chris Rock pour le Saturday Night Live pour le comprendre : c’est malheureusement un soucis qui perdurera éternellement. Que ce soit aux États-Unis ou en France, comme l’ont prouvé d’ailleurs Touche Pas à Mon Poste et Sébastien Cauet, ce racisme décomplexé est un fléau qu’il faut faire disparaître. Dans The Very Black Show, Spike Lee tient sa charge critique en imposant ses citations comme le prouve la dernière séquence du film, compilation d’extraits de tout genres où le racisme est employé. En introduisant de nombreux extraits de cette pop-culture dans sa narration, en convoquant noms (comme celui de Tarantino, némésis ultime du cinéaste) et répliques reprises par ses personnages, il cite les exemples pour faire tout simplement un constat alarmant. Une alerte sur notre époque, qu’il prolongera d’avantage dans son dernier succès : BlackKklansman – J’ai infiltré le Ku Klux Klan.

Une rebellion contre les images

Trio de choc pour ce dernier long-métrage : un réalisateur aguerri dans l’art d’uppercuter le racisme aux États-Unis (Spike Lee, donc) et deux producteurs spécialisés dans l’entertainment politique et rassembleur (Jason Blum et Jordan Peele). Dans BlackKklansman, on suit l’histoire vraie (bien qu’atténuée par le cinéaste) de Ron Stallworth : policier afro-américain qui a infiltré le Ku Klux Klan avec un collègue caucasien interprété par Adam Driver. Curieusement, la satire attendue du Klan prend une ampleure plus réflexive sur les mêmes questions que se posaient Spike Lee avec The Very Black Show. Ici, Spike Lee part en guerre contre les images.

Dès son premier plan, qui n’est pas réalisé par lui mais par Victor Flemming en 1939 pour Autant en emporte le vent, la charge est lancée. Révélant d’abord le célèbre plan des soldats confédérés blessés du film de Flemming, le film présente ensuite un Alec Baldwin (que l’on croit alors ressorti du SNL) appelant les blancs à reprendre le pouvoir avec en arrière-plan des scènes du controversé Naissance d’une nation de D.W Griffith ; révolution narrative pour le cinéma mais qui ne brille certainement pas pour son racisme. Dissipé derrière l’intrigue policière à mi-chemin entre la réalité sociale de Mississipi Burning et l’humour absurde de Get Out, la culture cinématographique et télévisuelle se révéleront accusés par Lee d’avoir perpétué le racisme qui a conduit à la popularisation d’une aberration comme le Klan. Histoire d’appuyer bien fort sur ce mal, il va alors imaginer une séance de Naissance d’une nation devant des membres du Klan esclaffer devant les caricatures ; en superposant le témoignage d’un activiste noir (interprété par Harry Bellafonte) racontant l’horreur d’un crime raciste mené par la justice américaine en s’inspirant de ce même film. Mais Griffith ne sera pas le seul incriminé, les aventures de Tarzan se retrouveront par exemple jugées pour une représentation faussée et dangereuse, appelant à la violence.

Les héros du film, quant à eux, préféreront célébrer leurs idoles du cinéma afro-américain, en s’amusant à les comparaître et à dire quels sont leurs préférés. Ce ton si harmonieux rejoint l’ensemble de l’histoire que nous suivons, où le démantèlement explosif du Klan se fait avec amusement (sans oublier la gravité bien sur). Lee offre une vengeance bien sentie en ridiculisant ceux qui prônent l’intolérance mais il ne se montre pas dupe pour autant, cela sera d’ailleurs tout le propos de son film. C’est un combat entre la représentation par images et la réalité du monde qui se joue. Les préjugés racistes instaurés par un vieil Hollywood contre une communauté noire diversifiée et unie. Et la conclusion à ce combat s’avère d’une profonde amertume.

Après avoir déjoué un attentat visant plusieurs activistes, l’équipe de police célèbre son coup en arrêtant un agent de police réputé pour son racisme et en révélant la supercherie à David Duke, chef du Ku Klux Klan qui ne s’est alors rendu compte de rien. Cependant, derrière la happy-end célébrant un travail d’équipe uni, le masque tombe : nous devons cesser de croire en ce que nous voyons et confronter la réalité devant nos yeux. Notre couple de héros alors menacé par le Klan par une croix enflammée, la fiction s’interrompt brutalement pour basculer vers les images d’archives, bien réelles, des événements de Charlottesville survenus en 2017. Les néo-nazis surgissent des rues pour brandir leur haine, le véritable David Duke existe bel et bien, un président américain refuse de condamner les néo-nazis ayant alors provoqué la mort d’une manifestante venue s’opposer à cela. Un constat cinglant, ayant réussi à provoquer un silence glacial lors des séances du film, qui démontre alors l’intelligence de Lee à étudier les images tout en frappant d’une grande force là où ça fait mal.

Cinéaste toujours en éveil lorsqu’il s’agit d’étudier notre consommation des images, lui-même ayant investi dans la publicité ou même la série Netflix, Lee mène un combat d’une grande activité pour changer une manière de percevoir les choses. Cinglant et lucide, il fait parti de ces cinéastes incontournables dans la pop-culture qui montre qu’un combat peut être toujours actif au sein d’Hollywood.

La caméra stylo à Hollywood : une étude en quatre blockbusters
Un dossier réalisé par Amaury Foucart