Panic sur Florida Beach : le plaisir des salles obscures selon Joe Dante

Le 22 juin s’inscrit d’ores et déjà comme une date importante dans l’industrie cinématographique française. Après plus de trois mois où les façades des salles obscures françaises ressemblaient à ce que prédisait Paul Schrader dans The Canyons, elles rouvrent en ce jour pour nous proposer à nouveau d’en prendre plein les yeux. Face à cette nouvelle, certain-e-s d’entre-vous risquent d’être circonspect à l’idée de se retrouver entouré-e de plusieurs inconnu-e-s en pleine pandémie. Et c’est totalement compréhensible, personne ne va vous forcer à y retourner ! Cet article concerne plus la réticence d’aller vers une salle obscure, à force d’avoir l’habitude de la plate-forme (qu’on ne blâme pas, on a toutes et tous été biberonné-e-s par le streaming et les dvds pendant cette période). Pour cela, on va demander l’aide d’un réalisateur farfelu qui a signé un chef d’oeuvre célébrant cette expérience collective : Joe Dante.

À quoi ça sert d’aller au cinéma ? Maintenant, la question peut être posée par beaucoup. En trois mois, nos connexions à Internet se sont décuplées pour pouvoir consommer des longs métrages. Les festivals et les exploitants n’ont pas eu d’autres choix que de proposer une programmation alternative en ligne, tandis que les distributeurs ont préféré privilégier la sortie en vidéo-à-la-demande afin de limiter la casse (comme ce fût le cas pour Forte et Pinocchio). Et dans ce climat toujours incertain, la salle peut être aussi effrayante qu’un film d’épouvante. Ça tombe bien, c’est ce dont va tirer profit le cinéaste fictif Lawrence Woolsey dans Panic à Florida Beach.

John Goodman

Changeons d’époque ! Nous sommes maintenant dans l’Amérique de 1962. Un seul mot suffit à faire frémir la population locale de Key West : nucléaire. Les tensions entre Washington et Cuba bouleversent la vie des américains, effrayés à l’idée de périr sous les missiles et autres tremblements. Le divertissement est montré au début comme un moyen tranquille d’oublier cette crainte pendant quelques instants. Les jeunes spectateurs que nous rencontrons sont biberonnés aux salles obscures, à la télévision ou bien au stand-up (une courte scène montre les enfants écouter en douce un sketch de Lenny Bruce). Que faut-il faire alors pour changer définitivement les idées des spectateurs ? Trouver une nouvelle manière de revisiter la séance collective. Ce que fera donc l’avant-première du film Mant.

L’annonce de cet évènement participe déjà au rituel de la séance de cinéma. Annoncé par une bande-annonce, dans le cadre des traditionnelles après-séances, puis par une campagne d’affichage, l’excitation commence à se faire ressentir dans la petite ville. On a plus qu’un mot à la bouche : la projection d’un film, présenté sous le format inédit du “Atomo Vision”.

La peur de la bombe atomique est alors transformée en une véritable attraction par Lawrence Woolsey, réalisateur sublimé par la bonhomie de John Goodman, créé en hommage au spécialiste des monstres William Castle. Comment en faire un manège ? En décuplant l’expérience collective en la faisant ressortir de l’écran. Légers électrochocs, homme costumé en la fourmi atomique pour effrayer les spectateurs et spectatrices en plein visionnage, tout est pensé pour divertir et effrayer momentanément le public. Dans le but, selon les dires de ce réalisateur zélé, que les spectateurs et spectatrices se sentent rassuré-e-s à l’issue de la projection. Non seulement Joe Dante prédit les mutations que vont prendre les salles obscures durant les années qui vont suivre (IMAX, relief et 4D-X notamment) mais, surtout, il rend à la salle de cinéma toute sa noblesse en en faisant un havre de paix. Le cinéma d’horreur surprend, effraie et inquiète mais peut aussi bien se terminer.

Mais la salle de cinéma, telle que représentée dans le film, n’est pas uniquement un lieu d’assurance. Avec le ton sale gosse au grand coeur que l’on connaît du réalisateur, Panic sur Florida Beach célèbre avec fétichisme les gestes rituels de la salle de cinéma et imagine ce qui peut se passer dans la vie de ses spectateurs et spectatrices. L’attente pour prendre son ticket, les premières embrassades amoureuses, l’achat du pop-corn et du soda, la fascination devant le grand écran. Ce n’est pas seulement un hommage assumé aux productions à petit budget de Roger Corman ou William Castle, c’est surtout une déclaration d’amour à l’endroit même, au fait de se rendre dans une salle obscure. Il serait même de bon ton de diffuser ce film sur une chaîne de télévision pour nous rendre nostalgiques des salles, et peut-être en faire la meilleure publicité.

Comédie malicieuse et tendre, Panic sur Florida Beach donne immédiatement envie de se jeter devant un grand écran pour voir une production horrifique à petit budget. Notre Lawrence Woosley à nous ? On pourrait dire Christopher Nolan, d’une certaine manière. Tous les yeux des exploitants, des producteurs et du public sont rivés sur son Tenet ; véritable blockbuster événement qui sera l’un des premiers films l’affiche des cinémas du monde “d’après”, le 31 juillet.

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Un dossier réalisé par Amaury Foucart