[Rétro] LOIN DU PARADIS : Quand Todd Haynes ressuscite le mélodrame Sirkien

Il y a quelques temps, nous avions évoqué Todd Haynes pour son film-dossier d’utilité publique, Dark Waters. A l’occasion de notre série d’articles basculant vers le cinéma du passé (l’actualité étant momentanément interrompue, comme vous le savez), nous allons ouvrir le bal avec Loin du Paradis ou quand un exercice de style ressuscite le merveilleux du mélodrame propre à Douglas Sirk.

Définir le cinéma de Todd Haynes en quelques mots ? Attribuons-lui tout d’abord le terme de conteur. Chacune de ses histoires nous fait suivre une épopée extraordinaire en compagnie de personnages en apparence codifiés. Il applique les formes les plus lyriques, les plus expressives, pour nous faire ressentir les tourments de ses protagonistes ou bien des époques qu’il reconstitue. Et c’est à cela qu’on ajoute au conteur, le terme politique. Car, bien que faussement masqué par ses attraits esthétiques évoqués par le conte, Haynes milite pour des causes progressistes et cela depuis ses débuts. Nous l’avions souvent vu pointer du doigt la violence contre les minorités et leur manque de visibilité à travers ses films. Notre film du jour, Loin du Paradis, synthétise bien ce que nous venions de dire mais reste méconnu face aux mastodontes que sont I’m Not There ou Carol. Pourtant, ce drame implanté dans l’Amérique des années 50 s’avère aussi majestueux que le maître-influent d’Haynes, à savoir Douglas Sirk.

Cathy vit un quotidien ordonné dans une ville typique de ce que l’on pourrait imaginer de l’Amérique des années 50. Tous les voisins semblent se connaître, chaque habitant occupe une fonction bien précise dans une société d’ordre patriarcale. Jusqu’au jour où tout bascule. Comme nous écrivons ces articles dans le but de faire découvrir, nous éviterons bien entendu de vous spoiler ce dont il est question. On peut en revanche dire que ces rebondissements vont permettre à Haynes de disséquer une Amérique, pas si éloignée de notre époque, qui se couvre de vernis pour dissimuler sa xénophobie. Il dira même, dans une interview donnée à l’Express à la sortie du film :

Toutes les grandes histoires qui parlent de sentiments, et celles de Sirk en particulier, disent cela. Le cinéma est un art à l’esthétisme malléable dont la matière première est l’artifice. J’aime explorer la relation entre l’artificiel et l’émotion: à travers un filtre volontairement factice, on touche à une réalité qui n’est pas objective. Tout peut y être dit.

Todd Haynes en habit de Sirk, L’Express, Mars 2003
Far from heaven - Kopfkino

Todd Haynes ne se contente donc pas d’uniquement pasticher le cinéma mélodramatique de Douglas Sirk. Un cinéma qui est si expressif dans les sentiments, dans la force si violente de ses péripéties. Il va digérer l’influence chromatique et lyrique de films comme Tout ce que le ciel permet ou Le Secret Magnifique pour lui insuffler sa rage politique. Le Paradis évoqué dans le titre serait cette réalité qui n’est pas objective que mentionne Haynes dans la citation située plus-haut.

La distance entre cette esthétique de l’artifice et la réalité des sentiments, celle-ci traduite par l’emprunt du lyrisme au mélodrame, constitue la force émotionnelle du film de Haynes.

Cathy, Raymond et Frank, le trio que nous rencontrons dans cette histoire, se retrouve victime du fait qu’ils ne peuvent vivre dans cette Amérique fausse et conservatrice qui se cache à travers du mobilier et des couleurs trop voyants pour être réelles. La distance entre cette esthétique de l’artifice et la réalité des sentiments, celle-ci traduite par l’emprunt du lyrisme au mélodrame, constitue la force émotionnelle du film de Haynes.

Mais avec brio, Todd Haynes ne convoque pas le mélodrame Sirkien uniquement pour une charge politique. Il le convoque pour aussi signer une grande histoire d’amour tragique. Les conversations entre Julianne Moore et Denis Haysbert nous touchent par l’empathie que l’un éprouve envers l’autre, par cette bulle de délicatesse qui permet de respirer après avoir confronté le regard hostile du voisinage. Et pour amplifier tout cela, le cinéaste a convoqué une équipe technique fabuleuse. La photographie d’Ed Lachman, les costumes de Sandy Powell, la musique de Leonard Bernstein, tous ces points vont se réunir afin d’offrir une œuvre majestueuse. Ils font déborder, avec élégance, les émotions de ces héros laissés de côté. Haynes récidivera cette prouesse pour le fantastique Carol en 2015.

Loin du Paradis, avec son classicisme purement hollywoodien (pour un film pourtant indépendant), résonne par l’actualité du présent qu’il fait consciemment resurgir. Haynes fait allier mélodrame et politique avec une efficacité sans égale, c’est pour cette raison que nous vous recommandons de découvrir cette merveille méconnue.

EN PLUS :

Pour conclure cette article et poursuivre le visionnage du film, nous vous conseillons cette vidéo du site Trois Couleurs. Un montage court comparant par images le cinéma de Sirk et celui de Haynes.

La caméra stylo à Hollywood : une étude en quatre blockbusters
Un dossier réalisé par Amaury Foucart