Réminiscences cannoises : le festival vu par la rédaction

Qu’est-ce que représente le Festival de Cannes pour les membres de Good Taste Police ? 6 questions pour tout savoir ! Au programme : Palme d’or, glamour et plate-formes !

Qu’est-ce que vous évoque Cannes instinctivement ?

Victor : Mon moment préféré de l’année, même si je l’ai toujours vécu depuis chez moi. On célèbre festivement et médiatiquement le septième art, on fait le point sur les événements qui feront l’année cinématographique avec son lot de surprises, de scandales et d’émerveillements.

Jade : Le tapis rouge. Ca peut paraître très superficiel de n’attendre que les belles tenues, de voir qui sera au bras de qui, etc, mais au fil des années (et je ne le regarde que depuis peu) j’ai vraiment appris à apprécier ces moments de début et de fin. Parce que les cérémonies d’ouverture et de clôture c’est bien, mais voir toutes ces personnes emplies d’espoir, vivre ce que j’aimerais vivre un jour peut-être, pour potentiellement repartir déçues, c’est une mini-aventure humaine. Et puis j’adore les débuts et les fins. Ils sont comme des espèces de flottements dans le temps. Le premier est plein de hâte et d’angoisse, et le deuxième nous voit être une toute nouvelle personne. Bref, je m’emporte. Tout compte fait, je pense que Cannes, pour moi, c’est l’espoir (et aussi beaucoup de problèmes, mais ça j’y pense en deuxième).

Amaury : Là, tout de suite, ça m’évoque les souvenirs que j’ai du Grand Journal sur Canal Plus (période Michel Denisot et un peu Antoine de Caunes), avec son plateau délocalisé sur la plage du Martinez. Les invités de prestige y défilaient pendant dix jours et, surtout, un seul sujet de conversation était à l’honneur : le cinéma ! C’est peut-être cette émission (entre autres) qui m’a fait découvrir et aimer ce festival, dont les films en compétition me font toujours autant envie.

Charlotte : Cannes évoque pour moi une période courte et bien précise de l’année que j’adore, où je me branche sur des podcast et des émissions de cinéma dans le but de me mettre à jour sur les sorties du reste de l’année voire après, et où j’ai le plaisir de voir circuler des photos et vidéos d’artistes que j’admire, non seulement bien habillés, mais défendant des projets intéressants. Cela permet certaines rencontres impromptues impossibles ailleurs, comme Pedro Almodóvar qui salue chaleureusement Adèle Haenel en train de faire une interview l’année passée.

Justine : Cannes m’évoque de nombreux souvenirs.  Il me semble que j’ai toujours regardé la cérémonie d’ouverture et de clôture. Comme une tradition avec moi-même. Pour moi, Cannes est un moment particulier qui a permis au monde et à moi-même de découvrir de nouveaux regards chaque année. Combien de cinéastes sont nés à Cannes ? Mais si je devais choisir des moments précis qui symbolisent l’essence de Cannes à mes yeux, alors il y en aurait deux. D’abord, le puissant discours de Xavier Dolan en 2014 lorsqu’il a reçu le Prix du Jury. Je me souviens de ses mots si forts : “Chacun a ses goûts et certains critiqueront ce que vous faites et qui vous êtes. Mais accrochons-nous à nos rêves. Ensemble, nous pouvons changer ce monde qui a tant besoin d’être changé (…)  Notre ambition n’a pas de limites à part celles que l’on construit soi-même”. Quelle claque. Je me souviens avoir pris ses mots en plein cœur, m’être enfin sentie représentée. Ce moment symbolise toute l’émotion qu’il peut y avoir à Cannes. Mais d’un autre côté, Cannes c’est aussi le scandale. Et pour symboliser ça, qui de mieux que Gaspar Noé ? Je pense que je garde un souvenir particulier de la projection d’Irréversible en 2002. Les gens hurlaient au scandale et fuyaient avant la fin du film. Le réalisateur venait de leur mettre une vérité crue en pleine face : le viol d’une femme filmé en un plan-séquences de vingt minutes. Physique, presque insoutenable. Pas d’esthétisation de la violence contre les femmes, juste la vérité crue, violente, à gerber. C’était incroyablement visionnaire pour l’époque, en fait.


Une Palme d’Or favorite ?

Le Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche

Victor : Il y en a tellement que c’est dur de choisir. Cannes, le festival, toute cette pression. Dans la dernière décennie qui s’est écoulée, nous en avions eu des remarquables. The Tree of Life de Terrence Malick nous frappait par son universalité élégiaque. Deux ans plus tard, on nous racontait la magnifique vie d’Adèle. Puis, il y a eu la charge vénère et hilarante de Ruben Ostlund en 2017 avec The Square, contrepoint à la fumisterie de l’an passé qu’était Moi, Daniel Blake. Puis Kore-Eda et Bong Joon-Ho ont permi deux magnifiques années cannoises.

Mais il n’y avait pas que les années 2010, fort heureusement. Ma Palme d’or favorite, pour son esprit punk et romanesque, pour sa célébration de l’innocence amoureuse face à la violence, est Sailor et Lula de David Lynch. La seule Palme d’Or qui s’achève sur un Nicolas Cage en veste de serpent qui chante du Elvis pour sa bien-aimée Laura Dern.

Jade : Même s’il y a énormément de palmes que je n’ai pas vu, et quelques unes que j’ai énormément aimé (je pense à toi The Square), ma favorite est incontestablement Parasite. Tout le monde a déjà écrit en long, en large, et en travers sur le génie, l’impact et l’importance de ce film, alors je ne vais pas m’étendre des siècles dessus non plus. La seule chose que j’ai a ajouter à tous ces discours qui décrivent leur amour pour le film bien mieux que je ne pourrais jamais le faire, c’est que Parasite m’a bouleversé au plus profond de mon être, et c’est en ça que je lui trouve sa perfection.

Amaury : Difficile de me départager entre mes deux palmes favorites. Deux films fondateurs dans ce qu’ils m’ont questionné par leur radicalité, à un âge où le cinéma commençait à prendre énormément de place dans ma vie. Il s’agit de The Tree of Life et de l’unanimement récompensé La Vie d’Adèle. D’un côté : l’œuvre-somme de Terrence Malick, l’un des auteurs les plus modernes de son pays, puisqu’il n’aura cessé d’abandonner tous les codes narratifs et les formatages hollywoodiens. De l’autre : Abdellatif Kechiche, roi du naturalisme à la française, qui enregistre en temps réel la naissance d’un désir et d’une passion entre deux jeunes femmes.

Charlotte : Impossible d’oublier l’émotion que m’a procurée la Palme d’Or aux deux actrices et au réalisateur de La Vie d’Adèle et la perspective de voir un film avec une relation amoureuse entre deux jeunes femmes, et de me sentir représentée. J’ai par ailleurs adoré le film à sa sortie, je l’ai vu plusieurs fois, et encore aujourd’hui je l’aime énormément. Tout a été dit depuis, avec des remises en question parfaitement légitimes, et il n’est pas question de refaire ici le dossier de ce film. Dans les Palmes d’Or plus anciennes, j’aime énormément également La leçon de piano de Jane Campion et All that Jazz de Bob Fosse.

Justine : Dans ces dernière années, comme beaucoup de mes camarades (à part Jade visiblement), j’ai été profondément touchée par La vie d’Adèle d’Abdelatif Kéchiche. Ce film m’a profondément marqué. D’abord, parce que je n’avais jamais vu un cinéaste filmer ainsi les corps, les bouches, les regards amoureux… Cet hyperréalisme a définitivement accroché ma pupille, j’avais l’impression de voir un Zola sur grand écran. J’ai été complètement embarquée dans l’histoire d’Adèle, en parfaite empathie avec son personnage si vrai, instinctif. Et puis surtout, je l’ai vu au même âge qu’Adèle dans le film. Peut-être est-ce pour cette raison que les questionnements d’Adèle ont tant raisonné en moi ? Enfin, si je remonte un peu plus loin dans le temps, il y a aussi Pulp Fiction (1994) parce que je ne compte plus le nombre de fois où je l’ai regardé. Et puis, encore et toujours La leçon de piano de Jane Campion (1993) qui m’a déchiré le coeur comme rarement un film l’avait fait auparavant.


Une Palme d’Or détestée ?

Amour de Michael Haneke

Victor : Je taclais plus haut Moi, Daniel Blake. Mais dire qu’elle serait détestée serait trop fort. Après tout, le combat de Loach est plus que louable, il est même nécessaire bien que cela n’excuse pas les maladresses. Une Palme d’Or détestable, non seulement parce qu’elle est aberrante par son piétinement du genre mais aussi parce qu’il y a eu conflit d’intérêt avec son président du Jury et un mépris pour une compétition forte : Fahrenheit 9/11 de Michael Moore.

Jade : Oui je sais que vous en avez marre de moi, mais je lui remet un petit coup: La Vie d’Adèle. Pas de justifications parce que sinon je suis partie dans une tribune plus longue que le scénario du film.

Amaury : Le mal nommé Amour, une oeuvre, que dis-je, une arnaque qui évoque la fin de vie de deux vieux légumes. Michael Haneke nous y fait croire qu’il a découvert le concept de l’empathie. Bien vieillissant, oui, mais pas bienveillant !

Charlotte : Je ne déteste pas mais j’ai beaucoup de choses à redire sur Entre les murs de Laurent Cantet, surtout depuis que je suis devenue professeure de Français… J’y vois surtout un énorme problème de condescendance dans le traitement du sujet.

Justine : Aucune. À croire que lorsque je ne vais pas aimer un film, je le pressens et je décide de ne pas le regarder.


Un film qui aurait du être récompensé ?

Under the Silver Lake de David Robert Mitchell

Victor : Under the Silver Lake récompensé, ça aurait eu de la gueule quand même. Mais bon, j’imagine que cette plongée acerbe dans les névroses provoquées par la pop ne devait pas concerné Cate Blanchett et son jury. Mais ce n’est pas grave, ce jury a sacralisé Hirokazu Kore-eda donc tout est pardonné !

Jade : Devdas en 2002, même s’il était projeté hors compétition il aurait dû tout remporter tellement c’est une oeuvre exceptionnelle.

Amaury : Pas pour la Palme d’or, car il y avait Kechiche la même année, mais si cela ne tenait qu’à moi, j’aurais décerné un Grand prix à ce sublime film de vampires contemplatif qu’est Only Lovers Left Alive. Spleen, vie nocturne et rock suintant le sexe. Ce que Jim Jarmusch a fait de plus beau.

Charlotte : Mademoiselle, le film irrésistiblement drôle et féministe de Park Chan-wook.

Justine : The Neon Demon, un film complètement fou et hypnotique comme seul Nicolas Winding Refn sait les faire. Elle Fanning y était d’une grâce absolue. Ce film est un univers à lui tout seul. Un conte moderne terrifiant sur l’univers de la mode et les dangers de la beauté. Mais en 2016, le jury n’avait pas voulu se mouiller et avait donc récompensé Ken Loach avec un film engagé socialement comme le veut la tradition. Et si le cinéma, ce n’était pas que l’engagement social ? Enfin …


Le moment le plus glamour ?

Ryan Gosling et Nicolas Winding Refn après le Prix de la Mise-en-Scène en 2011

Victor : Mélanie Laurent et Quentin Tarantino qui dansent sur du Chuck Berry sur le Tapis Rouge de Inglourious Basterds en 2009. Un moment désinvolte, chic et rock’n’roll !

Jade : A chaque fois que Kristen Stewart débarque sur le tapis rouge et brise les absurdes codes vestimentaires de ce dernier avec élégance et charisme (qu’ils soient explicités par le festival ou pas, les codes vestimentaires des talons hauts et robes de bal pour les femmes sur les tapis rouges sont implicites et malheureusement “vont de soi”).

Amaury : Je ne sais pas si on peut qualifier cela de glamour, mais le french kiss que Ryan Gosling a donné à Nicolas Winding Refn après que ce dernier ait reçu le prix de la mise en scène pour Drive, ça motive à devenir réalisateur.

Charlotte : J’ai déjà eu l’occasion de le dire, mais mon moment glamour préféré date déjà : c’est lorsque Vanessa Paradis a chanté le “Tourbillon de la vie” de Jules et Jim de François Truffaut devant Jeanne Moreau qui a fini par la rejoindre et la serrer dans ses bras. C’est ça la magie de Cannes pour moi. Ha, et j’ai également aimé chaque photo de Cate Blanchett en présidente du jury.

Justine : Peut-être Niels Schneider qui remet la chaussure de Virginie Efira sur les marches du Festival au moment de la présentation de Sybil de Justine Triet l’année passée. Une Cendrillon moderne cette Virginie !


Netflix à Cannes, oui ou non ?

L’équipe de The Meyerowitz Stories, produit par Netflix, en Compétition Officielle en 2017

Victor : J’aurais dit non, il y a quelques années. En raison du fait que ces films, en Compétition, ne seront pas visibles en salles. Mais si il y a moyen de trouver des compromis (comme en avait parlé Thierry Frémaux), pourquoi pas ?

Jade : A un moment il va falloir arrêter d’être pseudo-élitiste et de se croire mieux que celles et ceux qui ne peuvent pas se permettre d’aller voir chaque film au cinéma. Netflix est un moyen de diffusion comme un autre, qui est bien utile pour beaucoup. Et au-delà de ça, d’un point de vue de production, je ne vois pas en quoi c’est un problème que les personnes de chez Netflix permettent à des cinéastes de faire des films. Une oeuvre peut être qualitative et avoir de l’importance indépendamment du logo qui précède sa diffusion. Alors oui. Et tant qu’on y est, il serait temps aussi qu’on arrête de n’y inviter que les habitués (vous remarquerez qu’il n’y a pas de -e à habitué) et qu’on renouvelle les palmarès. Étendez vos horizons.

Amaury : Même si je reste avant tout favorable à l’exploitation en salles, selon moi, c’est un débat qui ne devrait pas avoir lieu dans le cadre d’un festival. À Cannes, il me semblait qu’un film était sélectionné pour son auteur, son regard sur le monde, sa proposition formelle, mais pas pour sa société de production ou son distributeur.

Charlotte : J’adore me déplacer au cinéma mais je pense aussi que Netflix est une plateforme qui peut simplifier l’accès aux films pour beaucoup, et je ne pense pas qu’il faille hurler contre cela. Je n’y vois aucun problème, donc, et je ne pense sincèrement pas que ça veuille forcément dire que la qualité des films produits sera altérée

Justine : De plus en plus de grands cinéastes commencent à se tourner vers Netflix pour produire leur film. C’est un problème systémique. Aux Etats-Unis, il devient de plus en plus complexe de produire du cinéma indépendant. Quand je repense à la beauté du dernier film de Noah Baumbach, je me dis qu’il est temps d’envisager Netflix à Cannes en effet.

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