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Portrait(s) : Todd Haynes, coffre à jouet de la contre-culture

A l’occasion du mois de juin; mois des fiertés, célébrant la communauté LGBT+ et ses luttes, la rédaction de Good Taste Police a voulu vous proposer plusieurs articles en tout genre (portraits, études de cas, critiques, …)  afin de réfléchir aux questions de représentation au sein de la pop-culture, devant et derrière la caméra.

Aujourd’hui, Victor propose de refaire le portrait de Todd Haynes. Cinéaste gay important du cinéma indépendant américain, sa passion pour le cinéma et ses images lui a permis de les réadapter pour offrir une place à celles et ceux qui s’en voient privé-e-s par Hollywood.

                                                              

Il y a quelques semaines, nous avions déjà présenté Todd Haynes sous deux facettes. La première, grâce à son dernier film Dark Waters, plébiscitait un cinéaste donnant la parole aux invisibles de l’Amérique, celles et ceux à qui les élites et les standards prennent trop facilement la place. La seconde facette était dans le cadre d’une critique rétrospective. L’article témoignait d’un amour du cinéaste pour les mélodrames hollywoodiens avec son hommage rendu à Douglas Sirk dans Loin du Paradis, romance tragique sur fond d’intolérance dans les États-Unis des années 50. En synthétisant ces deux conceptions du cinéma d’Haynes sur l’étendue de sa filmographie, nous constatons une chose : issu de la génération post-moderne du cinéma des années 90, où plusieurs cinéastes s’amusaient à jouer avec les standards hollywoodiens, Haynes semble proposer la même démarche que le plus populaire de ces jeunes loubards du cinéma; Quentin Tarantino. Comme le réalisateur de Reservoir Dogs et Pulp Fiction, Haynes expérimente un cinéma construit par la citation et l’appropriation des références. Cependant un détail, et pas des moindres, s’impose. Contrairement à Tarantino qui use constamment de sa cinéphilie pour construire des images basées sur ses propres fantasmes du monde, la démarche de Haynes s’inscrit plus dans une volonté de se venger d’une pop-culture qu’il affectionne mais qui n’a jamais réellement donné la parole à celles et ceux en marge.

C’est peu surprenant lorsque l’on sait que le cinéaste qui l’a grandement inspiré est Douglas Sirk, figure majeure d’Hollywood ayant apporté un point de vue européen qui a permis de casser les tabous. Le fait d’aborder des sujets comme le racisme, a apporté une petite touche de progrès dont Hollywood avait (et a toujours) bien besoin. Aussi esthétiquement très marqué par des couleurs symboliques, ce cinéma a été prolongé par Todd Haynes, à partir des années 90,  à deux reprises. Une première fois avec Loin du Paradis, qui assume pleinement son hommage en reprenant le code couleur Sirkien et l’applique alors à une passion amoureuse sur fond de racisme et d’intolérance (Trois Couleurs a d’ailleurs fait une vidéo qui montre avec malice les points communs entre les deux cinéastes). Puis une seconde fois avec Carol, adapté du livre The Price of Salt de Patricia Highsmith, confrontant la passion amoureuse de deux femmes aux moeurs du New-York des années 50.

Néanmoins, il serait réducteur de résumer Haynes à quelqu’un qui se retranche uniquement dans ses souvenirs cinématographiques. Plutôt que de se confier sur sa propre vie, ses films vont interroger l’impact de ces objets culturels auprès du public.

Un film de Todd Haynes ne se contemple pas seulement, il s’écoute. Passionné de musique, le cinéaste va consacrer à plusieurs reprises ses oeuvres à des figures musicales. Et cela dès son premier film ; Superstar : The Karen Carpenter story qui retrace la vie tragique de la chanteuse des Carpenters, avec des poupées Barbie. Mais en s’intéressant plus tard à David Bowie et Bob Dylan, de façon peu officieuse, on comprend très vite la démarche de l’auteur. Si le film s’appelle bien Velvet Goldmine, il est pourtant centré sur le personnage imaginaire de Brian Slade et l’impact de son glam-rock sur un fan (joué par Christian Bale). Si I’m Not There est bien un film sur Bob Dylan, ce sont pourtant plusieurs personnages (d’une femme blanche à un petit garçon noir) qui incarnent chacun-e un trait de sa personnalité. Parce que pour Haynes, la culture appartient à tout le monde. Elle peut être recopiée, appropriée et modifiée. Elle est une entité muable dans laquelle n’importe qui peut s’aventurer, s’amuser. Sous-estimé dans sa carrière, Le Musée des Merveilles est pourtant fascinant dans ce contexte. Il représente exactement la démarche de l’auteur. Le film emmène se balader plusieurs enfants marginalisés par la société (par un handicap, leur couleur de peau ou un deuil), dans un monde approprié par et pour tout le monde, où la musique de 2001 : l’odyssée de l’espace devient un hymne au disco, et où l’on peut s’aventurer dans un musée comme dans un jeu de cache-cache.

La filmographie de Todd Haynes est un réel musée des merveilles. Un coffre-à-jouet qui se permet d’offrir aux marginaux de toutes époques la possibilité d’expérimenter et de baigner dans la culture populaire. Grâce aux drames qu’il porte à l’écran, le réalisateur permet à un public trop mis à part d’enfin se sentir visible. Comme une revanche sur les standards établis.

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Un dossier réalisé par Amaury Foucart