Marta Nieto et Jules Porier

Madre : tout sur cette mère

La plage du Vieux-Boucau, un jour comme un autre. Un enfant, laissé seul par son père et qui n’a comme seul point de repère la voix de sa mère au téléphone, est porté disparu. Dix ans plus tard, cette dernière vit désormais sur les lieux du drame. C’est alors que sur cette même plage, deux regards se croisent et la vie de cette mère endeuillée se verra encore plus trouble. Après les haletantes courses-poursuites qu’étaient Que Dios Nos Perdonne et El Reino, Rodrigo Sorogoyen déploie toute son ambition pour un drame plus intime qu’à l’accoutumée mais aux lourdes conséquences. Solaire et troublante, cette expérience sensorielle se présente comme un vrai temps fort de cet été.

À la différence des deux précédents thrillers de Sorogoyen, Madre n’est pas une descente aux enfers. La descente aux enfers, elle a eu lieu avant, et nous a été montrée lors des terrifiantes vingt premières minutes. Séparé-e-s par une longue distance, n’ayant que leurs voix et leurs téléphones pour se guider, on assiste de façon médusée à la perte d’un enfant auprès de sa mère, Elena. Le réalisateur étant un habitué du plan-séquence, la scène devient aussi épuisante que les déplacements d’Antonio De la Torre dans El Reino. Dix ans plus tard, on retrouve Elena sur les lieux du drame. La plage grisâtre, souvenir-clé et douloureux, écrase son héroïne qui déambule seule. Puis, un regard. Un jeune coureur interpelle. Petit à petit, celui-ci prendra de plus en plus de place dans le quotidien d’Elena. Aurait-elle retrouvé son fils perdu depuis une décennie ou est-ce une simple attirance « platonique » qui se met sournoisement en place ? À travers des problématiques psychologiques et morales, Sorogoyen donne à son thriller une dimension beaucoup plus intimiste. Et même si la lourdeur du temps grisâtre laisse vite place aux rayons de soleils pour cette mère perdue à son tour, ce retour vers l’apaisement ne sera pourtant pas d’une grande facilité.

Mais après ce voyage difficile vient la douceur, qui apparaît alors comme une récompense.

Confrontée aux regards des acteurs de sa reconstruction, qu’ils soient amants, collègues de travail ou bien simples habitants qui la désigne comme la folle de la plage, Elena (impressionnante Marta Nieto) est difficile à cerner complètement. Surtout par la relation qu’elle entretient avec Jean, ce footballeur adolescent qui lui rappelle tant son fils. Au fil des rencontres, leur relation devient très vite chaotique. Rien ne se passe vraiment concrètement entre les deux, mais l’amour singulier que l’un éprouve pour l’autre prend une tournure sans précédent. Les regards de l’entourage deviennent plus hostiles, plus virulents. Les cris et les coups finissent par tomber dans une séquence d’home-invasion à couper le souffle, qui explose la structure familiale en mille morceaux. Par cette ambiguïté plus déchirante que dérangeante, le film rappelle le deuil tragique éprouvé par Nicole Kidman dans Birth de Jonathan Glazer. Le deuil d’un être aimé reconvoqué, à nouveau incarné par une présence juvénile. Mais après ce voyage difficile vient la douceur, qui apparaît alors comme une récompense.

Plutôt que de tomber dans des clichés du drame endeuillé mélodramatique, où l’on pourrait facilement imaginer que la spirale dans laquelle tombe Elena sera fatale, Sorogoyen préfère récompenser ses personnages en leur donnant le temps de respirer. En écoutant du Damien Saez (vous avez bien lu), il suffira de quelques mots à ces deux êtres liés pour qu’ils et elles comprennent ce qu’ils traversent et pour que chacun-e passe un cap dans sa détresse. En irradiant ses personnages du soleil landais, Sorogoyen les guide vers un meilleur horizon. Un horizon lointain mais qui présente des bribes de réconciliation avec eux-mêmes et leurs entourages. Et au lieu de nous sidérer à grands coups de poings, le film nous surprend à nous émouvoir avec autant de facilité. Le regard plus doux sert à la mélancolie d’un récit difficile mais qui marque les esprits.

Marta Nieto et Jules Porier
Un drame mélancolique intense
Madre prouve que Sorogoyen est aussi investi dans le drame que dans le thriller. Il confirme qu’il est devenu un réalisateur phare du paysage européen, déployant une technique impressionnante pour dévoiler l’intimité de personnages hors-du-commun.
4

Bande-annonce

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