Image tirée du film "Frances Ha"

L’errance post-universitaire : un sous-genre caché de la comédie US

C’est un sujet auquel on ne pense pas forcément quand on envisage la comédie américaine. Impossible de nier que l’environnement du campus universitaire a inspiré bon nombre de cinéastes comme John Landis ou Todd Phillips. Mais que se passe-t-il après l’éclate en amphithéâtre ? Comme Good Taste Police est constitué principalement d’ex-étudiants en études cinématographiques qui errent plus ou moins (votre auteur ici présent compris), nous allons déceler comment le spleen post-universitaire a pu devenir un sous-genre caché de l’humour américain, plus indépendant qu’à l’accoutumée.

Reality Bites : Ben Stiller, l’un des pionniers de cette nouvelle comédie

Entre la comédie ouverte à tous les excès promis par les études universitaires selon les productions mainstreams (beuveries, fumettes et flirts à gogo) et celle qui nous font rencontrer des adultes casés dans des postes sécuritaires (ce que l’on verra principalement dans les romcoms). On pourrait appeler modestement cela la comédie post-universitaire, ce que l’on cache souvent sous le tapis des spectateurs. Elle est à l’image des personnes que ce genre scrute en permanence : fauchée, parfois antipathique et dans un constant sentiment d’insécurité. Elle ramène pourtant le comique à une certaine forme de vérité dans ce qu’elle montre. Indépendante, elle semble déterminée à se libérer des conventions du genre. C’est d’ailleurs ce que fera Ben Stiller dans Reality Bites (Génération 90 dans son titre français, qui cache ainsi la férocité du propos pour un nom plus essentialiste).

Winona Ryder dans Reality Bites

Fraîchement en vogue grâce à son émission The Ben Stiller Show sur MTV, le comédien-réalisateur s’attarde pour son premier long-métrage sur un groupe d’amis qui, après avoir obtenu leurs diplômes, tentent de se frayer une place dans le monde professionnel. Dans une interview donnée au Guardian, le comédien Ethan Hawke parle de la vingtaine ainsi : « Être au début de la vingtaine n’est pas un moment heureux. Tout le monde est pressé de se dévoiler, même à soi-même ». Outre la charge satirique et auto-dérisoire que fait Stiller sur la télévision (il incarne un cadre qui décide de filmer cette génération comme une émission de télé-réalité), il capte bien ce sentiment de douche froide que l’on peut vivre à cet âge. Le parcours de Lelaina, vidéaste jouée par Winona Ryder, sera alors jonchée de déceptions professionnelles avec notamment un stage dirigé par un animateur télé odieux. Ses amis, quant à eux, ne vivent pas forcément le travail avec anxiété  mais ont d’autres préoccupations comme la peur de contracter le VIH ou de faire leur coming-out auprès de parents conservateurs. Si la narration du film repose sur des conventions classiques (il sera question de tensions amoureuses), il a le mérite de révéler au grand public une jeunesse que peu avait l’habitude de voir à l’écran. Loin des lycéens huppés de Clueless, c’est une jeunesse craintive mais dynamique, détachée des normes, que le public rencontre. Le message de Ben Stiller est clair : la réalité mord et il faudra s’y faire.

Le Mumblecore : s’habituer à l’errance

Le cinéma américain indépendant commença alors à s’intéresser à ce que l’on appelle la Génération X (individus nés entre les années 60 et 80). Noah Baumbach, mais on y reviendra plus tard avec un autre de ses films, en fera le sujet de son premier long-métrage avec Kicking and Screaming. Whit Stilman filmera le désenchantement de cette jeunesse avec pour symbole la fin du Disco dans Les Derniers Jours du Disco. Et on retrouvera le Ethan Hawke charmeur et intrépide de Reality Bites à bord d’un train, pour se permettre une errance romantique à Vienne, avec une étudiante jouée par Julie Delpy dans Before Sunrise. Cette jeunesse perdue, déboussolée et sensible ne va pas seulement devenir une tendance pour des cinéastes plus âgés, elle va aussi lancer son propre mouvement !

En 2002, le public américain rencontra une jeune femme de 23 ans dans un salon de tatouage. Révélant être ivre au tatoueur, elle s’interroge sur la douleur potentielle de ce moment et préfère faire demi-tour. Cette femme se prénomme Marnie, alors interprétée par Kate Dollenmayer. Elle est l’héroïne de Funny Ha Ha, premier long-métrage du cinéaste Andrew Bujalski, et sera sans le savoir la meneuse d’un mouvement important du cinéma indie : le Mumblecore. Appelé ainsi du fait que ses personnages marmonnent constamment, ce mouvement a permis à une nouvelle jeunesse de faire un cinéma impulsif, où le dialogue devient brouillon et chaotique, et qui filme une génération ne sachant pas où se situer professionnellement et sentimentalement. 

Kate Dollenmayer dans Funny Ha Ha

Dans Funny Ha Ha, la vie de Marnie se révèle désordonnée. Filmée au plus près par la caméra de Bujalski, elle navigue entre des petits boulots par intérim, une quête chaotique d’amour et l’envie de se montrer plus mature. Fauché, le film laisse ses personnages raconter leurs propres histoires plutôt qu’au montage, celui-ci plus délibéré que d’habitude. Travaillé par des cinéastes tels que la regrettée Lynn Shelton, les frères Duplass ou Joe Swanberg, le Mumblecore est un genre-né pour raconter le malaise de la vie après les études. Catalyseur de névroses en toutes sortes, il est le porte-étendard de celles et ceux qui galèrent à se frayer un chemin. Contrairement à Reality Bites, ce cinéma se veut pourtant plus mal-aimable. N’ayant jamais peur d’exprimer un cri de colère face aux incertitudes de la vie, il filme cette crainte comme un brouhaha qui ne s’arrête pas. Passant d’un lieu à un autre (on peut subitement se retrouver en plein repas dans un restaurant juste en flânant dans la rue), il n’a jamais de place définitive. Ce cinéma-là représente une jeunesse nomade qui essaie de donner l’illusion de se bouger pour souvent rester au même point de départ. Est-ce que cela concerne pour autant la Génération Y ? Noah Baumbach s’est intéressé à cette question pour faire évoluer cette errance.

Noah Baumbach : la conclusion d’une époque

Comme il a été dit précédemment, cette jeunesse-là n’est pas inconnue du réalisateur new-yorkais. Figure intellectuelle et bourgeoise du cinéma indépendant américain, il a pourtant été l’un des premiers à s’intéresser aux désillusions de cette jeunesse avec Kicking and screaming, au sujet similaire de celui de Reality Bites. Après s’être essayé aux exercices Allenien (Les Berkman se séparent en 2004) et Rohmerien (Margot va au mariage, en 2007), il trouva une inspiration impressionnante en 2010 avec Greenberg : chronique de vie acerbe où un Ben Stiller (encore lui) quadragénaire névrosé regrette ses rêves déchus d’être musicien en se confrontant à l’arrivée de la nouvelle génération, celle-ci incarnée par une assistante jouée par Greta Gerwig. Un point de vue désenchanté, mais qui était alors de celui d’un homme extérieur à cette génération. Baumbach remédiera à cela trois ans plus tard avec le film qui apportera un regard touchant à cette génération : Frances Ha.

Greta Gerwig dans Frances Ha

Frances a 27 ans. Vivant à New-York en colocation avec sa meilleure amie, Sophie, elle stagne en revanche dans sa carrière professionnelle. Travaillant dans une école de danse, son rêve de devenir chorégraphe s’effrite au même moment où sa meilleure amie décide d’emménager ailleurs. Chapitré successivement par les adresses où Frances va vivre en fonction de ses finances, toujours dans une attitude nomade, Frances Ha élargit le champ du Mumblecore. Habituellement renfermé en plan rapproché sur son personnage principal et ses connaissances, Baumbach va confronter cet état d’esprit à la réalité de New-York. Le monde où vit Frances devient beaucoup trop grand pour elle. Baumbach fait baigner son film dans un entre-deux. Deux mondes différents, celui de la jeunesse rêveuse, diplômée à l’Université dans des domaines artistiques, et un autre plus réel, pouvant empêcher ces illusions. L’humour du film va donc se créer par le décalage entre l’utopisme de Frances et l’attitude, réaliste pour certains mais cynique pour d’autres, de son entourage. Cela est rendu visible à l’écran par la mise-en-scène de Baumbach. Les références, visuelles et musicales, à la Nouvelle Vague traduisent le romantisme exacerbée de son héroïne, combattante obstinée à vivre dans sa bulle. Cette séquence célèbre du film représente en beauté ce décalage en confrontant le discours vibrant d’amour, alors sous l’emprise de drogues, à des invités perdus.

Frances court, danse, agit impulsivement pendant un long voyage d’adresses en adresses, avant d’enfin se poser, calmement, tout en restant elle-même. Tout en saluant (avec ricanements) cette fougue bohème et intellectuelle, Baumbach tend à lancer un appel au pragmatisme avec ce film. En cela, il parvient à parler à toute une génération en se montrant drôle et rationnel. Frances incarne une génération spontanée, virevoltante, artistique, qui essaie de se trouver une place. Ce sont aussi ce que seront les jeunes de While we’re young, autre vision plus sardonique de la jeunesse que montre Baumbach.

Ben Stiller, Naomi Watts et Adam Driver dans While we’re younn

Du point de vue d’un couple quinquagénaire (joué par Ben Stiller et Naomi Watts), on suit deux Millenials envahissants (Adam Driver et Amanda Seyfried) qui se façonnent une imagerie lisse et fabriquée. Plus cynique qu’à l’accoutumée, Baumbach étrille la génération qu’il affectionnait dans Frances Ha. Il ne filme plus une jeunesse coincée dans un entre-deux, mais une qui se met superficiellement en image pour convaincre le monde. Pourtant, là où l’on devine que le regard de Baumbach se personnifie chez le personnage joué par Stiller, il ne se montre pas pour autant complaisant face à sa génération. Le personnage de Stiller sera tourné en ridicule pour son obstination à dénoncer les travers fallacieux de ce documentariste joué par Adam Driver. Plutôt que d’accabler une génération ou une autre, il constate simplement la cohabitation difficile entre la Génération X et la Génération Y. Ce film, plus féroce, sera succédé d’une prolongation à Frances Ha : Mistress America.

Heather Lind et Greta Gerwig dans Mistress America

De retour avec Greta Gerwig, le cinéaste raconte à nouveau ce désenchantement post-universitaire. Petit détail qui change la donne : ceci est raconté du point de vue d’une étudiante. Tracy, joué par Lola Kirke, débarque à New-York pour ses études. Déboussolé, elle fait appel à sa future demi-soeur : Brooke, joué par Gerwig donc, qui arpente jour et nuit les rues de la Grosse Pomme avec une énergie qui écrase tout sur son passage. D’abord admirative de la fougue new-yorkaise, Tracy finit par y poser un regard acerbe face aux fuites permanentes de Brooke sur sa carrière professionnelle. Se concluant par une réconciliation, où une millenial rend hommage à une génération écrasée par ses incertitudes, Mistress America marque donc un point final pour Baumbach dans son portrait de cette jeunesse en sur-place.

Plus pragmatique que dans les années 90, Baumbach a pourtant réussi à conclure le développement de cette peinture de la jeunesse par le cinéma indépendant américain. Figés à l’idée d’affronter le monde réel, ces jeunes adultes ont pourtant su faire preuve d’une impressionnante vitalité pour ne pas baisser les bras. S’autorisant à gesticuler dans tous les sens, où à faire une pause dans ce que l’on souhaite faire, la comédie post-universitaire fait prendre conscience au public qu’aucun chemin n’est immédiatement tracé et que l’on peut se permettre d’errer quelques instants.

La caméra stylo à Hollywood : une étude en quatre blockbusters
Un dossier réalisé par Amaury Foucart