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La comédie U.S. de 2010 à 2020 : mode d’emploi

Il y a plus de quatre mois, nous sommes entrés en 2020 et une question taraude nos esprits. Ce n’est pas “Quand  sortira-t-on du confinement ?mais une interrogation concernant un genre que l’on affectionne : la comédie américaine. Du début des années 2010 jusqu’à nos jours, qu’est-elle devenue ? En parcourant ses mutations et les nouvelles têtes qui en font sa gloire, un aperçu de ce qu’est dorénavant la comédie US vous est proposé dans cet article.

L’humour de la génération Vine

Adam Driver dans un sketch du Saturday Night Live parodiant l’émission Patron Incognito à l’ère de Star Wars

Un seul mot peut être évoqué pour comprendre la forme de la comédie aujourd’hui : Internet. Les réseaux sociaux, n’en déplaise à certains, ont contribué à la nouvelle popularité de ce genre et ses mutations militantes. Tous les moyens sont bons pour faire rire : stories sur Instagram, culture du Meme, conception de sketchs prêts à être retweetés en masse (avec bien sûr, incrustation des sous-titres). Le point commun de ces exemples : ils nécessitent tous une courte durée.

On ne prend plus le temps en 2020. Comme la culture de l’immédiat s’est imposée, tout doit aller à l’essentiel et le message doit être compris aussitôt. Il suffit de regarder un sketch du nouveau Saturday Night Live pour le comprendre. Glissez à Adam Driver un costume d’ouvrier sur l’Étoile de la Mort et le sketch est là. Dans le cadre du Saturday Night Live, cela coince généralement en raison d’un humour trop en surface, mais est-ce que ce tempo dynamique et immédiat de la comédie s’avère mal pour autant ? Bien sûr que non, elle a même revitalisé le genre !

Phil Lord et Chris Miller l’ont bien compris et pour cause, ils viennent d’un monde où tous les excès peuvent apparaître instantanément : l’animation. Issus du format court par la série télévisée, on leur doit la série Clone High,  où des clones d’Abraham Lincoln, Gandhi et Jeanne D’Arc traînaient dans un lycée. Les deux créateurs se font ensuite  remarquer par le très chouette film d’animation Tempêtes de boulettes géantes. L’humour absurde fait mouche et répond, en général, à un rythme très vif. Leur défi a été, plus tard, de transmettre cette cadence à un long-métrage en prise de vues réelles. 21 Jump Street a été ce film.

Tourné dans un mouvement post-moderne, consistant à reprendre ironiquement des bases nostalgiques pour mieux les disrupter, 21 Jump Street surprend dans sa réussite à digérer une nouvelle forme visuelle que peut avoir l’humour. L’humour des Gifs Internet et des vidéos Youtube de Funny or Die est totalement réaproprié. Les gags sont didactiques, distants de l’action même de la séquence et courts. Prenons une scène du film.

Channing Tatum et Jonah Hill, jouant deux agents infiltrés dans un lycée, viennent de consommer la drogue qu’ils doivent empêcher de circuler. Ils sont soudainement interpellés par le prof de sport (joué par Rob Riggle). L’effet de la substance commençant à se montrer, la séquence reprend les intermèdes expliquant les stades de la drogue qu’un consommateur avait monté sur sa chaîne Youtube. Les effets secondaires, hallucinatoires, se voient comme un Youtube Poop. Les dialogues sont répétés, les images sont retournées dans tous les sens, tout s’enchaîne très rapidement. Ce tempo-là de la comédie est ce qui est recherché abondamment par les auteurs comiques. Malheureusement, cela a été retiré à Lord et Miller qui retournent dorénavant à l’animation. On leur doit, en partie, l’excellent Into the SpiderVerse sorti en 2018.

Toutefois, cet humour de l’instantané a été ce qui a relancé la comédie américaine. Beaucoup d’auteurs, comme Jordan Peele, ont mis sur grand écran leurs expériences sur le petit pour réaliser leurs productions. Ils ont amené un savoir-faire irréprochable, ainsi qu’une nouvelle manière d’éveiller à la comédie sa conscience politique.

Le rire conscient

Get Out, un film de Jordan Peele : Critique | LeMagduCine
Get Out de Jordan Peele

Il faut rappeler que depuis le début des années 2000, la comédie sentait largement le mâle à l’écran. Le Frat Pack, appellation ramenant à la fraternité initiée dans les années 60 mais reprise dans les années 2000, triomphait au box-office en mettant-en-scène les tourments de losers masculins. Will Ferrel cartonnait en tant que présentateur TV frimeur et misogyne, tandis qu’Adam Sandler et Kevin James faisaient leurs pitreries pétomanes avec succès. Judd Apatow, Dennis Dugan et Todd Phillips étaient les rois de la comédie américaine mainstream jusqu’à ce que la fête dût s’arrêter. Comme le montre les chiffres du dernier Very Bad Trip (351 000 072 $ au box-office américain, ce qui est plus faible que le précédent volet), une lassitude se faisait ressentir vis à vis de ces hommes blancs irresponsables faisant les 400 coups en toute impunité. Todd Phillips, revenu sur le devant de la scène suite à son adaptation du Joker, déclarait lors d’une interview avoir signé une oeuvre plus sérieuse qu’à son habitude car la Woke Culture aurait ruiné le genre de la comédie aux États-Unis. Arrêtons-nous tout d’abord sur un point : qu’est-ce que la Woke Culture ?  

Répandu pendant le mouvement Black Lives Matters aux U.S en 2013, afin que le monde ait la conscience éveillée sur les violences policières, ce terme a fini par interroger la culture mainstream sur les questions de représentations. On pourrait considérer que l’une de ses premières marques dans le monde de l’entertainment fût lors du mouvement Oscars So White lancée lors de la 87ème édition de la cérémonie en 2015. Si la situation semble ne pas avoir changé du point de vue d’une institution, il suffit de voir le manque de parité dans les nominations cette année, le terme Woke s’est en revanche institutionnalisé pour interroger notre pop-culture et ce qu’elle projette chez son spectateur. Une séquence très juste de l’excellent Dolemite is my name illustre la situation.

Dolemite Is My Name de Craig Brewer

Le film raconte l’ascension de l’humoriste afro-américain Rudy Ray Moore, précurseur du genre cinématographique de la blaxpoitation. Rudy (joué par Eddie Murphy), en pleine gloire sur les planches du stand-up, invite sa bande d’amis au cinéma pour aller voir Spéciale Première de Billy Wilder. L’enjeu de la séquence est le suivant : montrer à l’écran le fait de ne pas se sentir représenté à l’écran. Dans une salle de cinéma remplie de blancs hilares devant les disputes entre Walter Matthau et Jack Lemmon, la bande d’amis se plaint de ne rien comprendre aux références du film et de l’absence de noirs à l’écran. C’est à la sortie de cette séance que Rudy Ray Moore va se lancer dans un nouveau défi : réaliser un film qui inclura la visibilité des afros-américains au cinéma. Ce qui donnera naissance à Dolemite, film-culte à (très) petit budget rempli de punchlines comiques et de bastons. Voilà un exemple de ce que c’est de questionner la représentation à l’écran dans le genre de la comédie.

Perpétuer un genre en mettant de côté une culture dominante pour laisser apparaître une autre, moins visible à l’écran : voilà l’un des enjeux de la comédie à la fin des années 2010.

Todd Phillips a tort sur toute la ligne. Ce n’est pas la comédie qui est ruinée mais sa comédie. Le mal-être adulescent qu’il affectionne, dissimulant sa solitude par des blagues à base de fellations et de transphobie, n’intéresse plus personne. C’est d’ailleurs Marc Marron, homme blanc de la même génération que Phillips, qui lui rétorqua qu’il existe une floppée de gens drôles et qu’on avait plus besoin de vanner méchamment quelqu’un pour le plaisir de l’audience. Perpétuer un genre en mettant de côté une culture dominante pour laisser apparaître une autre, moins visible à l’écran : voilà l’un des enjeux de la comédie à la fin des années 2010. On apprend à rire tout en ayant une conscience éveillée aux problématiques que l’humour permet de traiter à l’écran. Sauf quand cette culture est reprise à des fins opportunistes par les compagnies (on pense à vous, Disney et Marvel), elle s’avère exemplaire pour traiter des sujets sensibles et intimes dans les fictions.

Ces artistes mêlent d’ailleurs humour et drame pour hurler leurs messages. C’est le cas par exemple de Jordan Peele qui arrive à parler de racisme et de luttes des classes à travers deux films, Get Out et Us. Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’humour de Get Out s’est transmis sur Internet. La fameuse réplique de Bradley Whitford, s’exclamant qu’il aurait voulu voter une troisième fois pour Obama, est devenu un meme cinglant pour dénoncer l’hypocrisie des américains blancs.

Des auteurs comme Peele, mais aussi Jill Soloway, Olivia Wilde ou Lisa Hannawalt, ont compris que donner un grand coup de marteau après le rire était toujours efficace pour passer un message. La nouvelle génération comique américaine a comme mission de transmettre un message pour accrocher au public. Pour terminer cet article, quoi de mieux que de vous proposer un large éventail des oeuvres contribuant à cette enrichissante évolution ?

L’animation Woke : Bojack Horseman, Tuca & Bertie et Big Mouth

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Bojack Horseman

Trois séries d’animations, trois manières d’éduquer sur le monde actuel avec potacherie et intelligence. Il y a d’abord Bojack Horseman et Tuca & Bertie. Avec Raphael Bob-Waksberg et Lisa Hannavalt à la création, ces deux séries nous baladent dans les tourments névrotiques d’individus anthropomorphés. La première série nous raconte la déchéance d’un cheval acteur has-been, n’hésitant pas à prendre les plus mauvaises décisions pour tenter de se sentir bien. Le ton est souvent sombre et n’épargne jamais son personnage. Au fil des saisons, notre regard sur Bojack change. Les auteurs ont même eu l’intelligence de construire une saison entière en mettant en abyme le regard des fans, souvent empathiques aux actions problématiques de son héros. Satire absurde, ce voyage en enfer Hollywoodien ne sera pas de tout repos. Mais l’expérience n’est pas morose pour autant. La série baigne dans un humour délirant, entre calembours cachés et personnages ubuesques.

Tuca et Bertie est un délicieux croisement entre Broad City et ...
Netflix

Tuca & Bertie reprend ce même état d’esprit comique, en le multipliant par mille. Sous un angle beaucoup plus féministe, cette série raconte le quotidien de deux meilleures amies : un oiseau et un toucan. Touchant des sujets sensibles (notamment via un retournement de situation en fin de saison expliquant un souvenir douloureux de Bertie), cette création fait preuve d’empowerment par sa légèreté. Il est dommage que Netflix ait décidé de couper court à cette création, en l’annulant après une seule saison.

Big Mouth' Is A Voice For What Feels 'Indescribable When You're 13 ...
Netflix

En revanche, il y a une série qui a pour pleine vocation d’enseigner en étant le plus crade possible : Big Mouth. Créé par Nick Kroll et Mark Levin, ce dessin animé trash suit l’éducation sexuelle d’un groupe d’amis, chacun se posant ses propres questions sur la chose. C’est rarement fin, mais l’humour trash se mêle à des leçons amusantes. Envisagez ce cartoon comme une version de Il était une fois la vie où Maestro serait devenu une créature hormonale grossière avec un nez phallique, tout simplement.


Sorry To Bother You : charge sociale et fantaisie

Sorry To Bother You : Photo Lakeith Stanfield
Annapurna

Passé inaperçu dans les salles françaises, Sorry To Bother You est pourtant devenu un phénomène outre-atlantique. Premier long-métrage du cinéaste Boots Riley, cette satire invraisemblable raconte le parcours d’un afro-américain (joué par la star montante, Lakeith Stanfield) dans son travail de télémarketing. Si le cinéma de Michel Gondry était devenu marxiste, il aurait accouché de ce film. Sorry To Bother You est une critique sociale redoutable, surprenante dans son formalisme bricolée. Le film regorge d’astuces pour diffuser ses propos, allant même au dernier moment basculer vers le fantastique. Un voyage étrange qui mérite le détour. Dans la même veine, vous pouvez retrouver Lakeith Stanfield dans l’excellente série Atlanta. Une autre satire, découpée en épisodes, qui interpelle sur la place des afro-américains aux États-Unis.


Fleabag : L’humour militant à l’international

BBC

Cet humour militant a d’ailleurs était reçu à l’international. Par exemple, l’anglaise Phoebe Waller-Bridge a explosé le game de l’humour à la fin de la décennie. En reprenant sa pièce de théâtre à succès, elle relate avec décontraction la vie d’une londonienne dont on suit ses tourments avec attachement. Crue et acerbe, la série a contribué à une décomplexion des représentations féminines à l’écran. Cerise sur le gâteau : un lien est directement créé avec le spectateur par l’intermédiaire d’un regard-caméra omniprésent et confesseur. Par cela, Phoebe Waller-Bridge est devenue une nouvelle amie auprès du public. On lui doit aussi les séries à succès Killing Eve et Gentleman Jack, ainsi que les retouches sur Mourir peut attendre, le dernier James Bond.

Avec cet éventail, on comprend une chose : l’humour a encore de beaux jours devant lui pour nous surprendre et nous faire rire.

La caméra stylo à Hollywood : une étude en quatre blockbusters
Un dossier réalisé par Amaury Foucart