©Peter Yang

Jordan Peele : pourquoi ce rire si sérieux ?

L’événement de la semaine est sans aucun doute la sortie du film d’horreur Us. D’une part, parce que sur Good Taste Police, nous sommes toujours attirés par les productions Blumhouse (NDRC : c’est un fait). Et surtout car il marque le retour de Jordan Peele derrière la caméra, deux ans après le carton de Get Out. En l’espace d’un seul film, celui qui n’était alors qu’un comique connu spécifiquement aux Etats-Unis est devenu un véritable phénomène auprès du grand public. On a décidé de vous faire découvrir plus en détails la carrière de cet artiste, révélateur d’une nouvelle tendance de la comédie américaine à glisser vers un registre sérieux.

Le rire des petits écrans

Avant de se consacrer au cinéma, lui et son partenaire Keegan Michael-Key bousculaient déjà les codes du cinéma et de la comédie avec leur show Key and Peele sur la chaîne Comedy Central aux Etats-Unis. Ensemble, ils se permettaient de toucher librement à des sujets politiques ou liés à la pop-culture avec une absurdité qui frise le malaise, tout en faisant rire. Si vous êtes des férus des réseaux sociaux, des memes et que vous traînez (trop) souvent sur 9gag, vous avez certainement déjà vu apparaître Jordan Peele sur votre écran…

Avec l’aide d’Internet, leurs sketchs ont bénéficié d’une popularité grandissante auprès des spectateurs à l’international. Et en observant leurs œuvres, pouvant même être vus comme de véritables courts-métrages, on note déjà la tendance du duo à partir vers d’autres genres que la comédie ou à explorer la pop-culture pour en détourner les codes, s’en moquer ou lui rendre hommage. Comme ce sketch si génial se moquant gentiment de l’écriture survoltée de ce bordel qu’était Gremlins 2.

Avec une telle popularité sur les petits écrans, alors que les deux compères se sont aussi incrustés dans des séries tels que Fargo, Big Mouth ou Modern Family, le passage au cinéma était comme obligatoire. Après une comédie qui a laissé les fans mitigé, Keanu, c’est alors que Peele part en solo réaliser son premier long-métrage produit par Jason Blum : Get Out.

Get Out : Des rires à l’effroi au cinéma

Lorsqu’un journaliste des Cahiers du Cinéma demande à Peele la raison de s’être lancé dans le cinéma de genre, celui-ci répond la chose suivante :

Le cinéma d’horreur a toujours été ma plus profonde passion. Je voulais être réalisateur depuis l’adolescence et si je suis devenu un comique, c’est plutôt par une déviation.

Jordan Peele, Les Cahiers du Cinéma, n°738, Novembre 2017

Il semble important de souligner le mot genre ainsi que celui de déviation. Car là où les pastilles télévisuels du comédien montraient l’horreur dans un cadre plus bouffon que terrifiant, Get Out quant à lui s’inscrit purement dans l’horreur « traditionnelle » avec de légers traits de comédie. La définition du genre pour cette histoire, celle d’un afro-américain devant fuir sa belle-famille blanche psychopathe, a d’ailleurs suscité la polémique lorsque le film s’est retrouvé nommé dans la catégorie Meilleure comédie/comédie musicale lors des Golden Globes de 2018. Si l’intention du réalisateur avec ce film est bel et bien de produire un divertissement horrifique (il est avant tout produit par Blumhouse, nouveau roi du cinéma d’horreur mainstream), il ne faut surtout pas oublier l’importance politique du film. Sans aller vers le militantisme, Peele a des comptes à régler et use des codes du cinéma d’horreur, des codes plus sérieux pour souligner son message.

Le passage de l’humour au drame n’a pas seulement intéressé Peele à Hollywood. Adam McKay et Peter Farelly étaient à la dernière cérémonie des Oscars pour soutenir Vice et Green Book, leurs derniers films évoquant l’histoire des Etats-Unis avec une verve politique qui ne laisse pas indifférente quitte à susciter controverses et désamour du public (Green Book étant accusé à de nombreuses reprises de prôner le « sauveur blanc » tandis que Vice fait preuve d’une condescendance qui dessert la pertinence de son sujet). Qu’est-ce qui dénote dans le cinéma de Jordan Peele pour provoquer un tel consensus positif ?

Depuis sa sortie américaine, en février 2017, Get Out a immédiatement su marquer la pop-culture avec une aisance remarquable. Et cela s’est vu de plusieurs façons : le « Get Out Challenge » où les fans du film s’amusaient à reproduire une scène du film sur les réseaux sociaux, la réplique de Bradley Whitford vantant sa volonté de voter une troisième fois pour Obama est devenu un meme, il a franchi le million d’entrées en France (ce qui est peu commun pour un film d’épouvante) et a même remporté l’Oscar du meilleur scénario original. Un succès populaire et critique qui peut s’expliquer par les mots de Peele :

Get Out a été conçu pour embarquer le public sur les montagnes russes, et pour plaire. Je voulais prendre soin du public et en même temps le pousser, lui faire traverser des moments de malaise, puis lui donner une bouffée d’oxygène, par exemple avec une scène avec Rod, pour qu’il puisse aussi s’amuser. Il n’y avait donc aucune raison que Get Out ne fournisse pas à tout son public une expérience extrêmement riche et amusante.

Jordan Peele, Les Cahiers du Cinéma, n°738, Novembre 2017

Contrairement à un Vice qui va insulter l’intelligence du spectateur, se moquant de ses goûts en matière de divertissement, Get Out utilise astucieusement les codes de l’attraction, du train fantôme et du sketch, pour bousculer son audience et marquer les esprits avec l’horreur véhiculée par le prisme de l’appropriation culturelle.

La bande-annonce de Us a été un véritable événement sur les réseaux sociaux. Mystérieuse et pourtant prometteuse en sensations fortes, le nom de Jordan Peele est devenu signe d’événement partout dans le monde. Mais ce n’est pour autant qu’il a délaissé le petit écran puisque nous le retrouverons reprendre le flambeau de Rod Sterling dans un reboot de La Quatrième Dimension et qu’il s’occupe de The Hunt, dans lequel Al Pacino se transforme en chasseur de nazis. En l’espace de quelques mois, un nouveau nom de légende s’est créé et il s’appelle Jordan Peele.

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