Joker, la critique

Cette semaine, un Lion d’Or controversé sort sur nos écrans. Auréolé d’un bad-buzz considérable, suite aux déclarations douteuses de son réalisateur et d’une réputation critique nord-américaine calamiteuse, cet origin-story du nemesis de Batman ne fait aucun cadeau quitte à frôler l’irresponsable. Habité par un Joaquin Phoenix terrifiant, Joker dérange pour le meilleur et pour le pire.

C’est une lente et douloureuse ascension vers le Mal que nous propose Todd Phillips à l’écran. Habitué des comédies potaches masculines tel que Very Bad Trip, l’auteur comique rejoint Adam McKay et Peter Farrely dans la tendance à diriger la comédie vers une tonalité plus grave. Le rire, ici, efface ses vertus pour devenir glaçant. Il devient incontrôlable, en décalage face à une société sans état d’âme comme en témoigne la pathologie du personnage principal. D’un sérieux profondément grisant, traîné par les sinistres mais envoûtantes notes de Hildur Guðnadóttir, Joker représente la noirceur de Gotham City comme un écho évident aux maux de notre société actuelle. Il y a d’abord une culture de l’élite méprisant les laissés-pour-comptes comme l’illustre l’ignorance de Thomas Wayne. Mais se montre aussi une culture de la moquerie sous le prisme du divertissement représentée par un présentateur de late-show joué par Robert De Niro. Toute cette culture s’apprête à exploser à fur-et-à-mesure que le personnage principal décide de se relever des coups reçus. Todd Phillips n’y va pas par quatre chemins et se révolte à l’écran, parfois de manière dangereuse.

Délire chaotique proche d’un comic-book ou engagement politique vénère ?

Dans le cadre d’une origin-story, le réalisateur fait un travail remarquable pour cerner la folie imprévisible du Joker. Le tout en faisant côtoyer l’univers graphique de Gotham City avec quelque chose de plus terre-à-terre. Il y a bien sûr la paranoïa post-11 septembre de la ville vue par Christopher Nolan en 2008 mais si ici Gotham se donne des airs de New-York, il n’est représenté que dans un visuel fortement ancré dans l’expressionnisme par la photographie de Lawrence Sher. Le corps désarticulé que se traîne Arthur Fleck se fait minuscule face aux immenses ruelles glauques et moites de la ville. Des espaces d’abord montrés comme larges isolent les personnages et finissent par les écraser en se rapprochant de plus en plus d’eux. Que ce soit dans un métro ou une ruelle sombre près d’un cinéma, Gotham s’avère sans pitié. Et cette tension entre réalisme et imaginaire se poursuit dans les influences immédiates que Todd Phillips exhibe fièrement à l’écran. Les personnages sociopathes joués par Robert De Niro chez Martin Scorsese se retrouvent ici. L’errance sociopathique d’Arthur Fleck rappelle celle de Travis Bickle dans Taxi Driver, et ses fantasmes de comédien célèbre ressuscite Rupert Pupkin dans La Valse Des Pantins. Une séquence rêvée où Arthur s’imagine atterrir dans son Late Show favori en héros renvoie d’ailleurs aux rêves de De Niro dans ce classique méconnu de Scorsese. Tout ça pour dire qu’au final, Todd Phillips ne semble jamais savoir de quelle façon sa colère doit apparaître. Délire chaotique proche d’un comic-book ou engagement politique vénère ?

A en lire les déclarations sur les réseaux sociaux de Michael Moore ou Juan Branco, la verve politique du film risque d’être prise maladroitement en raison d’un manque de rigueur de la part de Phillips. Un défaut qu’on pouvait déjà lui reprocher dans War Dogs, traitant de la vente des armes avec une décontraction agaçante. Sans en dévoiler davantage, car nous vous recommandons tout de même de voir le film, Joker use constamment de la justification des actes du vilain et tient absolument à en faire le héros. Le héros de sa propre histoire, certes, mais aussi celui du peuple laissé à l’abandon de Gotham. Il faut l’admettre, bien évidemment, les anti-héros au cinéma ont toujours été l’objet de malentendus. Qu’ils soient joués par un Brad Pitt sexy ou un Robert De Niro chauffeur de Taxi, leur ambivalence morale et politique ont fait l’objet de nombreux débats. Là où cette version du Joker se différencie d’un anarchique Heath Ledger, c’est dans l’empathie fait irrémédiablement dès le départ. Le Joker n’est donc ici plus présenté comme un vilain mais une victime qui cherche juste à se venger. Si le personnage trouve une satisfaction, qu’on ne dévoilera pas ici, on peut toutefois comprendre les craintes à le voir ériger en héros.

Déstabilisant
Difficile d'émettre une opinion purement catégorique sur "Joker". Ce n'est ni le chef d'oeuvre récompensé par Lucrecia Martel, ni le manifeste pour Incels que l'on craignait. Todd Phillips brouille dangereusement les pistes pour tenter de se dédouaner de toute récupération douteuse. Il n'empêche que ce Joker sait se suivre par ce parcours d'une noirceur redoutable. Un film chaotique, c'est sûr, mais qui parvient à offrir ce que Todd Phillips espérait avec ce film : Provoquer une réaction.
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