irresistible et brooklyn secret
"Irresistible" (Copyright : Focus Features) ; "Brooklyn Village" (Copyright : JHR Films)

« Irresistible » et « Brooklyn Secret » : This is America

Qui a dit que l’on aurait pas de nouvelles sorties américaines dans nos salles cet été ? Bien loin des mastodontes attendus du côté de chez Warner (Tenet) et Disney (Mulan), des productions plus modestes inaugurent le retour en salles et permettent de donner des nouvelles de la politique américaine. Le 1er juillet, deux sorties ont eu comme point commun d’interpeller à leur manière la politique post-2016, année d’élection de Donald Trump à la présidence. D’un côté : une satire tout droit venue de l’establishment démocrate avec Irresistible, une comédie sur une Amérique divisée économiquement réalisé par Jon Stewart, présentateur du Daily Show. De l’autre : une production plus indépendante avec Brooklyn Secret d’Isabel Sandoval qui raconte l’errance craintive d’une femme transgenre immigrée dans une nation gangrenée par des décisions gouvernementales discriminantes. Deux faces d’une même pièce divisée par une fracture sociale et artistique.

Irresistible : L’Amérique vue de haut…

Rose Byrne et Steve Carrel dans "Irresisitble"
Rose Byrne et Steve Carrel

Assassiné par la critique américaine et directement atterri en straight-to-video outre-Atlantique suite à la fermeture des salles, Irresistible a eu l’honneur d’une sortie en salles françaises. Peut-être qu’un autre oeil, plus éloigné du sol américain, aurait pu être plus clément avec cette comédie politique mettant en scène Steve Carell et Rose Byrne. Hélas, avec l’actualité américaine que nous suivons depuis nos écrans, impossible de ne pas lever les yeux au ciel devant le monde fantasmé par Jon Stewart.

Le satiriste, célèbre pour l’émission cultissime The Daily Show (reprise maintenant par Trevor Noah sur Comedy Cental), s’intéresse alors pour son deuxième long-métrage à la fracture sociale qui oppose un électorat bourgeois et celle de la ruralité américaine. Steve Carell joue ici le spin-doctor du camp démocrate, celui que Stewart imagine avoir collaboré avec Hillary Clinton lors des élections de 2016. Frappé par la défaite que l’on a tous vu en direct, il décide de rattraper la négligence envers une Amérique oubliée, plus pauvre, en s’intéressant à un ancien colonel vivant dans une petite ville américaine du Wisconsin ayant fait l’objet d’une vidéo virale sur Internet suite à un discours progressiste en plein conseil municipal. Le film, à la vibe de Frank Capra dans sa volonté de réconcilier tout le monde avec fantaisie, devient prometteur dans ce qu’il souhaite dénoncer. Issu d’un milieu médiatique très à charge contre la politique de Donald Trump, Stewart semble démarrer une introspection de son métier de satiriste à l’égard des américains. À force de se conforter dans l’idée qu’Hillary Clinton gagnerait automatiquement les élections, un déferlement de mépris envers l’électorat plus rural et enclin à voter pour le candidat républicain a, en partie, enclenché la victoire du président que les Américains (mais aussi le monde entier) subissent actuellement.

La dynamique de la comédie fonctionne au début par ce prisme-là. Irresistible se construit en opposant grossièrement la condescendance infantilisante de Steve Carell à l’égard des habitants. Il semble tout droit sorti d’une autre planète, hyperbolisant ses crises à la Michael Scott face à une population qui apparaît plus modeste à l’écran. Son personnage ignore tout du milieu qu’il tente d’investir politiquement, uniquement dans le but de redorer le blason de son parti chez les démocrates. Malheureusement, cette charge que l’on sent particulièrement énervée, devient vite inoffensive. La forme de la satire finit par être plus importante que le sujet en lui-même aux yeux de Stewart. Par le biais d’un rebondissement, il ne prend plus de position et s’éternise sur une compilation de blagues qui paraissent tout aussi condescendantes que ce qu’il souhaite dénoncer. Les habitants de Deerlaken, ville fantasmée, ne deviennent que des pions, des sources à gags dont on ne prend que peu conscience de leurs problèmes. Irresistible est au même niveau qu’une série comme South Park, ou de la tournure d’un Adam McKay. Le film semble avoir perdu toute notion de réel pour interpeller avec pertinence une politique américaine. Il reste dans une bulle éloignée du monde qui regarde ses citoyens du mauvais côté de la lorgnette avec un léger sourire en coin. Un monde où le mouvement Black Lives Matter n’apparaît que cinq secondes le temps d’une vanne, où la bonté finit par ne devenir qu’une vaste arnaque. L’actualité nous a rappelé que le temps n’était plus de rire sournoisement devant les plus sinistrés. Il faut maintenant dévoiler la parole des personnes concernées.

Brooklyn Secret : … et vue d’en bas

Brighton Beach dans "Brooklyn Secret"
Isabel Sandoval

Loin de la production friquée d’Irresistible, Brooklyn Secret fait ressurgir une vague de cinéma indépendant américain disparu des écrans. Beaucoup plus modeste, ce long-métrage réalisé par la philippine Isabel Sandoval fait preuve d’une force politique radicale dans l’Amérique de Trump. D’inspiration autobiographique, le film raconte la vie d’une femme transgenre immigrée, partagée entre son job d’auxiliaire de vie et la quête désespérée d’une green card pour éviter l’expulsion du sol américain. Un portrait intime qui étincelle par sa capacité à évoquer une population plus oubliée autant du débat américain actuel que dans le cinéma.

Plus proche des questions socio-économiques des films d’Ira Sachs que de la bourgeoisie new-yorkaise popularisée par Lena Dunham, Brooklyn Secret n’est pas un film à solution, ni à charge. Il constate tout simplement ce qu’est de vivre dans la peur de se faire arrêter et expulser de son pays (le film flirte vers le paranoïa en raison de la présence accrue des agents ICE dans les quartiers), de sortir sous le regard pesant d’une masculinité toxique et de vivre dans la précarité. En situant son film dans le quartier de Brighton Beach, connu pour sa population cosmopolite (69,5 % de la population vient d’un pays différent des Etats-Unis), Isabel Sandoval révèle un New-York plus vrai que nature, loin de tout romantisme idéalisé par le cinéma du monde entier. Elle offre une parole, une présence, à celles et ceux que l’on tente d’invisibiliser au profit des gratte-ciels et de la romance gentrifiée.

Ouvriers ou auxiliaires de vies, les personnages que Sandoval filme tentent de s’en sortir du mieux qu’ils peuvent dans un pays devenu impitoyable. La caméra, souvent statique, capte cette immobilité fatidique avec puissance. L’Amérique fait tourner ses personnages en rond, à force de les balader éternellement avec des promesses, un espoir n’arrivant jamais. Sans se révéler cruel pour autant, par l’attachement solaire qu’on éprouve envers ses personnages marginaux, Brooklyn Secret fait preuve d’un ton sincèrement désabusé sur une politique américaine si intransigeante que la loi est souvent obligée d’être contournée pour s’en sortir.

La sortie simultanée de ces deux films révèle une fracture évidente entre deux modèles de productions. La satire dopée par l’argent d’Irresistible fait pâle figure par la représentation purement fantaisiste qu’il fait de ses sujets et de leurs environnements. Par opposition, binaire mais pourtant juste, au film de Stewart, Brooklyn Secret réveille le cinéma indépendant par un dispositif cinématographique modeste qui privilégie la parole et la visibilité pour sonner un cri d’alarme ravageur. L’amoindrissement des grosses productions américaines pourraient permettre aux spectateurs et spectatrices français-e-s de découvrir une autre Amérique, que l’on a souvent tendance à mettre sous le tapis. Une chance qu’il ne faut alors louper sous aucun prétexte.

La caméra stylo à Hollywood : une étude en quatre blockbusters
Un dossier réalisé par Amaury Foucart