Russel Crowe dans Enragés
SND Films

Enragé : Russel Crowe en « roue libre »

Un jour de 2020 comme un autre, le cinéma arrive encore à nous surprendre. En pleine pénurie de blockbusters américains, les distributeurs en profitent pour permettre à des potentiels DTV de luxe de sortir dans les salles. C’est le cas de Enragé, un thriller automobile où un Russel Crowe vénère décide de mettre la misère à une pauvre conductrice. On pense à la traque sans pitié de Duel, au pétage de plomb d’un white male comme dans Chute Libre mais on se retrouve embarqué pour un voyage réactionnaire « qui fait réfléchir sur la société » digne d’un Joker.

Russel Crowe transformé en un boogeyman enragé du volant : voilà une idée de série B qui ravirait les plus déviants des cinéphiles. Ceux ayant en tête Les Misérables, ou bien la récente tentative calamiteuse à ressusciter les Universal Monsters avec la Momie et Docteur Jekyll, se rappellent avec traumatisme d’un jeu cabotin pris au premier degrés par le comédien. Le voir s’essayer au thriller machiavélique avec un tel rôle, que demander de plus ? Dès le début, le comédien ne déçoit pas en paraissant métamorphosé, grognant sans arrêt et habité par l’affreux jojo qu’il incarne. Cela sera la seule chose distrayante que parvient à procurer cette série B particulièrement douteuse. Car autant le dire tout de suite, ça cale sévère dans l’écriture…

Scénariste entre autres des remakes de L’aube Rouge et de La Dernière maison sur la gauche, Carl Ellsworth semble avoir trouvé une idée alléchante sans jamais avoir réussi à se positionner sur ce qu’il raconte. Pour partir vers une autre parabole autoroutière, c’est comme soudainement lâcher le volant sur un chemin tout tracé. Deux situations sont ainsi exposées : la première, dévoilée lors de son générique d’ouverture, présente une société en pleine poussée de violence. Le message passé au forceps, un contexte sensationnaliste et rance se diffuse alors en arrière-plan. Puis, dans un deuxième temps, on apprend à connaître deux protagonistes piégés dans ce monde enclin à la rage selon les auteurs. Il y a donc Rachel, mère divorcée qui essaie du mieux qu’elle peut à gérer sa vie, et un psychopathe sans nom interprété par Russel Crowe qui va pourchasser cette dernière suite à un « mauvais » coup de klaxon. Dès lors que l’horreur commence réellement (avec un prémisse en guise de prologue), le film s’embourbe alors dans une impasse. Que veut-il raconter ?

Caren Pistorius face à Russel Crowe

Pour une série B du samedi soir (on peut l’appeler ainsi, les membres de la rédac l’ont vraiment vu à ce moment-là, en plus), ne pas faire abstraction de tout propos (mais ce serait sous-évaluer la petite production d’exploitation destinée à divertir), pourquoi pas ? Mais dès lors qu’un contexte est imposé, comme celui montré ici d’une Amérique ravagée par les violences autoroutières, impossible alors de l’ignorer. Une fois passé le numéro cabotin d’un Russel Crowe bouffi et grognant à tout va, on se focalise sur ce qui se déroule en arrière-plan. Et là, le film se crashe complètement (promis, on arrête les jeux de mots sur les voitures) pour devenir aussi irresponsable qu’un film comme Joker. Quel point commun entre le clown de Gotham et le Russel Crowe Show ? Celui de rejeter les torts commis par ces anti-héros sur la société, et à se montrer irresponsable en les iconîsant par outrance.

On en a vu des milliers de ces outsiders en marge de la société, commettant des erreurs en se dédouanant car c’est la société qui en a voulu ainsi. Au moins, il y avait de la nuance dans Chute Libre de Schumacher. Et si on reconnaît que Enragé ne fait nullement l’apologie du personnage de Russel Crowe, au comportement digne d’un boogeyman de l’horreur, il a l’irresponsabilité de justifier ses actes et ses conséquences en montrant autour de lui des réactions qui ne valent guère mieux que son attitude. Et vas-y qu’on sort le cliché des gens insensibles à la violence car préférant le filmer par téléphone (pas merci Black Mirror pour ce trope de boomer), des personnes qui se crashent au volant car elles préfèrent se maquiller, des jeunes préférant jouer à Fortnite plutôt que de trouver un boulot. Tout cela amène à quelque chose d’assez rance, très vite désagréable, qui n’est guère compensé par une mécanique répétitive du thriller où Russel guette les moindres faits et gestes de sa proie pour commettre des actes d’une brutalité dépeinte avec complaisance.

Russel Crowe dans Enragés
Un thriller en panne sèche
En préférant miser sur l’extrême, Enragé ne parvient pas à procurer le plaisir de la péloche du samedi soir qu’on espérait tant, ni à convaincre sur son point-de-vue très discutable sur la société américaine. Un thriller excessivement grand-guignolesque qui s’est crashé en plein dérapage.
2

Bande-annonce

La caméra stylo à Hollywood : une étude en quatre blockbusters
Un dossier réalisé par Amaury Foucart