Couverture de The Canyons (Paul Schrader, 2018)
©Recidive

The Canyons, le bon présage de Paul Schrader sur l’ère #MeToo

Cet automne semble être un moment propice pour parler de Paul Schrader. Premièrement, en raison de la sortie en direct-to-video de First Reformed (dont on reparlera bientôt), mais surtout car cela fait un an que le mouvement #MeToo est apparu. Le rapport avec le réalisateur ? Peut-être celui d’un film méconnu qu’il a réalisé, un cauchemar sur les collines enlaidies d’Hollywood du nom de The Canyons. Retour sur un film en colère contre une industrie broyée par le pouvoir masculin.

Au-dessus des commentaires de cet article, vous trouverez un espace « réactions ». N’hésitez pas à l’utiliser pour dire ce que vous avez pensé de ce papier (pas besoin de se connecter).

Le scénario de ce film, écrit par l’écrivain pop et acerbe Bret Easton Ellis, pourrait littéralement tenir sur un post-it : un triangle amoureux pervers entre une starlette, Tara (Lindsey Lohan), Christian (James Deen), un producteur possessif aux pulsions meurtrières façon Patrick Bateman et Ryan (Nolan Gerard Funk), jeune comédien n’arrivant pas à percer dans ce milieu. Il est donc question d’adultère, de pouvoir abusif et de meurtres. Mais où se trouve le cinéma dans tout ça ?

Un cinéma “en état de lente décomposition”

Bien sûr que le cinéma occupe les personnages de The Canyons, mais uniquement à des fins de profits. Il est question d’une production d’un film d’horreur dont on ne verra jamais un bout du tournage. Ryan souhaite y obtenir un rôle pour débuter sa carrière tandis que Christian peut détruire financièrement le film en un claquement de doigt. Mais le cinéma, le vrai, où est-il ? Nulle part ! Ou alors en état de lente décomposition comme le montrent ces premiers plans de salles de cinéma ruinées, lors d’un générique d’ouverture funèbre. Il se fait surtout ressentir par son absence, tel un véritable spectre.

The Canyons n’est pas là pour être un spectacle en hommage à un cinéma passé, ce n’est ni un Mulholland Drive bis, ni un La La Land avant l’heure. Paul Schrader est remonté contre une industrie dorénavant basée sur le pouvoir et non l’art. Un constat peu original, certes, mais rarement évoquée avec autant de rage et de radicalité. Tout a été dit pour critiquer le film, qualifié pour sa mise-en-scène de “désincarnée” et “ne faisant jamais corps avec cette histoire bancale de perversion” , il est pourtant évident que le manque de recherche esthétique dans l’image est la note d’intention de Schrader. Une démarche qui peut laisser perplexe, c’était mon cas lors du premier visionnage.

#MeToo ou #Meta ?

Mais après tout, est-ce le cinéma qui est véritablement important dans ce que veulent raconter Ellis et Schrader ? Et par « cinéma », comprenez par là la beauté, le chic et le glamour typiques de L.A. L’action du film se recentre sur le jeu narcissique et pervers qu’entretient Christian (James Deen) face à ses proches. Le voir tourmenter et mettre en image sa compagne comme un objet dans des jeux sexuels témoigne du sexisme ambiant de cet environnement. Il n’est plus question de septième art dans l’envers du décor, juste question de faits odieux et permanents. Tout est laid dans l’image de The Canyons : les couleurs sont étalonnées avec les pieds, la lumière pique des yeux et le mixage sonore est désagréable. Et cela ramène inévitablement à ce qu’il se passe depuis un an : est-il réellement question de projecteurs ?

The Canyons fait preuve d’une certaine austérité factuelle pour dépeindre ce milieu. Un déferlement de faits les plus scabreux ont été dévoilés au fil des mois, de Louie C.K à Spacey en passant par Aziz Ansari ou un chef-opérateur de Esprits Criminels. Toutes ces histoires parlent factuellement de pouvoir masculin de plus en plus toxique. Le spectacle est donc terminé à Hollywood, au détriment des salles. La laideur des Canyons déroute mais représente le plus fidèlement la réalité crasse de ce milieu où chacun souhaite détenir un pouvoir sur autrui. Une représentation dépassant la fiction puisqu’en témoigne le choix du trio d’acteurs. Choisir Lohan, Deen et Funk relève de l’évidence. Un article de Stephen Rodrick pour le New-York Times permet d’avoir un aperçu sur la production houleuse du film, entre Kickstarter et disputes.

Comme l’indique la journaliste Elise Costat chez Slate, The Canyons est un film maudit². Mais il confirme la nouvelle direction de Paul Schrader, plus que jamais décidé à représenter le réel. Peu importe le milieu auquel les individus se trouvent, tout ne sera qu’un monde de ruines où le pouvoir règne en maître. Une expérience désespérée filmée avec un réalisme époustouflant, une sorte de prémisse à son tout dernier First Reformed, autre long-métrage austère sur la société contemporaine.

¹ RIAUX Simon, The Canyons – Critique, Ecran Large, 2014.
² COSTA Elise, “The Canyons”, un flop culte raconté par ceux qui l’ont financé, Slate, Mars 2014.

Toutes les images appartiennent à ©Recidive.

Plus d'articles
The Open House - Cover
CRITIQUE // The Open House, de Matt Angel et Suzanne Coote