DOSSIER // La chute de Cybertron : complainte des blockbusters

Aux alentours du 20 février, la sentence tombait : Bumblebee (Travis Knight, 2018) serait le dernier film de l’univers Transformers tel qu’on le connaît au cinéma. La pentalogie aux 4 milliards de dollars, pensée par Michael Bay depuis ses fondations il y a plus de 10 ans, ne connaîtra pas de conclusion, laissant le cliffhanger de Transformers – The Last Knight orphelin. A l’heure où les sagas s’éternisent et les univers s’étendent de manière exponentielle (Fast and Furious comptera bientôt 9 épisodes, sans parler du Marvel Cinematic Universe), il est surprenant de voir une major tuer sa poule aux œufs d’or, surtout lorsque celle-ci est censée servir de base à un tout nouvel univers partagé. Transformers – The Last Knight, qui ne porte que trop bien son titre, aurait-il été la goutte de trop ? Comment expliquer une décision si soudaine ?

Ce dossier se décompose en plusieurs parties. La première partie chiffrée permet de se pencher sur les recettes du ou des films concernés, et les suivantes à tenter d’y trouver un semblant d’explication. Nous ne prétendons pas détenir la vérité, ce n’est qu’une opinion parmi tant d’autres. Néanmoins, il devrait vous donner les clés pour trouver vous-mêmes des explications à ce que nous constatons à partir du box-office. Libre à vous de vous faire votre propre avis sur la question, et pourquoi pas à en parler avec nous !

Sommaire :
  1. Chiffres et comparaisons
  2. Terre martyrisée mais Terre libérée ?
  3. Repeat mode
  4. Conclusion

Chute libre au box-office

Quand un gros studio reboote une licence, on peut choisir entre deux principaux prétextes : soit la licence sous sa forme actuelle n’a plus rien à raconter et on passe donc à une autre version, soit elle ne rapporte plus assez. Dans la mesure où la fin de Transformers – The Last Knight était complètement ouverte, on peut aisément se diriger vers le second motif. Il suffit de jeter un oeil aux recettes mondiales des différents épisodes pour s’en rendre compte.

Jusqu’à Transformers – Dark of the Moon, la saga ne faisait que grimper, franchissant pour la première fois la barre du milliard de dollars de recettes mondiales. A l’époque, le film de Michael Bay, bien que décrié, faisait partie d’une petite poignée de films milliardaires. Il était même le 4ème plus gros score de tous les temps au box-office, derrière Harry Potter : Les Reliques de la Mort – Partie 2, Titanic et Avatar. L’avenir de la franchise s’annonçait radieux. C’était sans compter sur la douche froide critique de Age of Extinction et l’effondrement subi par The Last Knight. Avec ce dernier opus, les recettes ont tout simplement était divisées par deux (ou presque). Qui l’aurait cru ? Transformers, jadis figure de proue des blockbusters à (très) gros budget, réduit au rang de simple outsider ? Pourtant, c’est bel et bien arrivé, et c’est probablement ce qui a poussé Paramount à revoir intégralement ses plans pour le futur de la franchise.

Quelques mois plus tard, un autre échec cuisant surprit tout le monde : Justice League. Un autre mastodonte, que l’on voyait déjà régner sur ses pairs, connut un tout autre destin. Pensez donc, un Avengers-like réunissant des héros aussi iconiques que Batman, Superman et Wonder Woman, aidé par le rouleau compresseur marketing de Warner, ça aurait dû marcher, n’est-ce pas ? Ce ne fut pas le cas. En finissant sa course à 657 millions de dollars, Justice League a obtenu le score le plus faible depuis la mise en place du DC Extended Universe. Même Man of Steel faisait mieux (pas de beaucoup, mais tout de même). Et tout ça, sans parler de l’échec critique humiliant (relatif quand on le compare à celui de Batman v Superman) que représente le dernier film en date de Zack Snyder et Joss Whedon. Même Good Taste Police, habituellement plutôt tolérant avec les productions DC (sauf Suicide Squad) n’a pas pu se résoudre à l’encenser. Une déception aussi bien publique que financière, puisque Justice League était en quelque sorte la carte de la dernière chance pour Warner.

D’un côté, une saga vieillissante. De l’autre, une énième tentative d’imposer un univers dont visiblement personne ne veut. Dans les deux cas, des budgets qui dépassent l’entendement, aussi bien en termes de production que de communication, et deux déconvenues à l’arrivée. Le public ne semble plus suivre, à juste titre ?

Terre martyrisée mais Terre libérée ?

Lors d’une réplique à la limite du méta, prononcée pendant Transformers – The Last Knight, Anthony Hopkins pose une simple question : « Pourquoi est-ce qu’ils reviennent toujours sur Terre ? ». Les plus malins seront tentés de dire que c’est pour rapporter un max de pépètes. Les plus sérieux sauront que la question est légitime, surtout de notre côté de l’écran. Pourquoi toujours la Terre ? Pourquoi toujours cette même menace souvent ratée, avide de destruction à l’échelle mondiale ? Cinq Transformers, cinq fois cette même logique de conquête planétaire, où seule la Terre semble intéressante.

L’avis de Victor Van de Kadsye, des Brouillons du Cinéma

La déchéance au box-office d’un film comme Transformers 5 s’explique très probablement par une saturation ressentie par le public. Une saturation visuelle et communicative qui donne l’envie au spectateur de voir autre chose que ce qu’il a déjà connu. Ce n’est pas pour rien si les plus grands succès récents aux Etats-Unis sont Black Panther, Baby Driver ou Dunkerque. Des films qui répondent aux conventions des genres et univers qu’ils côtoient, mais qui rafraîchissent par la nouveauté de découvrir une nouvelle histoire, des nouveaux héros et un nouvel univers.

Ça ne date pas d’hier, la Terre a toujours été une cible de choix dès lors qu’il s’agit de mettre un peu de piquant dans un blockbuster. Année après année, notre planète a subi 1001 tourments : des aliens belliqueux de Independence Day aux catastrophes prophétiques de 2012, il y en a pour tous les goûts. Est-ce qu’on n’en aurait pas un peu trop abusé ? Sachant en plus que la saga Transformers a fait du destruction porn sa spécialité, il y a largement de quoi être frappé par une certaine lassitude.

Alors certes, le fait de balancer une menace à proximité facilite l’identification aux personnages, c’est une évidence. C’est logique, il est bien plus facile de scotcher les spectateurs à leur siège en faisant exploser une maison qui ressemble à la leur qu’en brûlant un arbre géant qui permet à une civilisation extra-terrestre de se connecter à la Nature. Non ?

C’est la solution « clé en main » : un héros, notre planète, un méchant insignifiant, et on n’en parle plus. C’était l’un des travers de Transformers, probablement l’un des plus rageants lorsqu’on connaît l’étendue de cet univers. En 10 ans, personne n’a su se dire « Et si on faisait un film intégralement sur Cybertron ? ». Un préquel quoi. Est-ce si déconnant à une époque où on multiplie les spin-offs ? On ne pense pas. Justice League souffrait du même syndrome, et Batman v Superman avant lui. Pour la Terre, on comprend. C’est une équipe de super-héros, ils sont ici, point. Par contre, la menace n’avait rien d’original. Un grand mec, avec une hache, désireux de récupérer un artefact avant de semer le chaos derrière lui. Vraiment. Aucun charisme, aucun caractère propre. Juste « Je suis méchant, je fais de vilaines choses ».

L’avis de Lucile Tallon, de Lully Fabule

On ne va pas le cacher : chez Lully fabule, on n’a pas vu Transformers. Pourquoi ? Par lassitude tout simplement. On ne se permettra pas alors de juger les films mais les impressions qu’il se dégage des différentes bandes annonces, celles de voir inlassablement dans les blockbusters les mêmes schémas narratifs. Les mêmes gentils, les mêmes méchants, les mêmes fins, et surtout la même façon de les filmer. Ce qui faisait la force d’un The Dark Night, c’était les préoccupations qui divergeaient, celle d’un Watchmen une incroyable mise en scène et une intelligence rare. Des prises de risque donc. Aujourd’hui, les effets spéciaux, aussi incroyables soient-ils, ne sont plus la force d’un blockbuster. C’est triste à dire, mais on observe une banalisation de l’extraordinaire. L’échec au box office d’un film comme Transformers 5, est-ce alors le manque d’originalité dans la forme comme dans le fond ?

Certains commencent lentement mais sûrement à s’éloigner de ce carcan, quand d’autres avaient déjà compris cette limite il y a déjà quelques années. James Cameron avait fait le choix de délocaliser avec Avatar. Des humains, certes, utiles pour l’identification, mais une toute nouvelle planète, avec ses propres règles. On n’était pas si loin d’une logique terrestre, il y a même de nombreux éléments en commun. Mais le dépaysement était bien là, et c’est d’ailleurs ce qui a le plus marqué dans ce film. En 2017, Thor aussi a été délocalisé. Là où les deux premiers se déroulaient sur Terre et ne volaient pas bien haut, Ragnarok a parfaitement profité des mésaventures du dieu Asgardien pour l’emmener vers d’autres horizons. C’était frais, c’est le mot. Même Marvel tente d’instaurer de la fraîcheur dans son univers. La différence, c’est que Thor est amené à revenir sur notre belle planète, pour un final qui s’annonce explosif dans Avengers : Infinity War.

Vous l’aurez compris, notre planète, on l’aime mais on aimerait bien la quitter plus souvent. Le cinéma permet de mettre en place des univers incroyables et d’immerger le public, avec des effets spéciaux de plus en plus réalistes. Pourquoi ne pas en tirer profit ?

Repeat mode

Transformers 5, Batman 7, Spiderman 9 : vous devinez déjà ce qui va suivre. Les sagas s’éternisent. C’est moins flagrant dans le cas de Justice League que de Transformers. Cinq épisodes, cinq fois pour ainsi dire la même chose. Cinq fois qu’Optimus Prime échoue et se relève. Cinq fois que Megatron veut dominer le monde. Et ce en dépit des tentatives marketing pour nous faire croire que les choses ont changé. Le fait est que rien n’a changé. Michael Bay n’a pas changé, l’univers de Transformers n’a pas changé. Il y a bien quelques variations d’un film à l’autre, un Bumblebee qui change son pot d’échappement pour un nouveau. Mais c’est toujours la même chose. Il n’y a aucune notion de progression, ou presque.

Dans le cas de Justice League, c’est toujours Batman et Superman, c’est toujours ce même film de super-héros qui n’apporte rien à l’édifice, ce même morceau de deux heures qui ne fait rien avancer. Cela fait quasiment 30 ans qu’on voit Batman à l’écran, et on en est au 5ème (sans compter Adam West). Qu’est-ce que vous nous apportez de neuf ? Même en défenseur de Batman v Superman, il nous est impossible de nier l’impression de redite qui règne depuis l’énième reboot par la Warner.

Ce à quoi vous répondrez sûrement « tu dis que les sagas s’éternisent mais Marvel cartonne vachement avec ses héros, alors qu’ils en sont à 452 films ». Vous avez raison. Mais il y a une petite différence entre Marvel et tout ce qui se fait ailleurs : l’évolution. Il y a une parallèle (un peu facile, on vous l’accorde) à faire entre deux phénomènes de ces dix ou quinze dernières années. D’un côté, le boom des séries. De l’autre, le boom de l’univers étendu de Marvel. Le point commun ? On suit le Marvel Cinematic Universe comme une série géante, ni plus ni moins.

L’avis d’Amaury Foucart, des Brouillons du Cinéma

Qu’elles soient mises en scène par Michael Bay ou issues de l’écurie Marvel, bon nombre de franchises hollywoodiennes semblent s’épuiser jusqu’à l’écœurement aux yeux des cinéphiles. Dans le cas du dernier Transformers, on assistait à un véritable surplus de narration, à un flux chaotique d’images, à tel point que cela en frisait l’avant-garde. Le film pouvait paraître aussi fascinant qu’une toile abstraite de Pollock… Il entraîna surtout l’incompréhension et l’épuisement de ses spectateurs. Aujourd’hui le « trop plein » n’impressionne plus personne, l’heure est à l’épure, qu’elle soit narrative ou visuelle ! Parmi les exemples de blockbusters encourageants qui me viennent à l’esprit, je choisirais Gravity d’Aflonso Cuaron, Mad Max: Fury Road de George Miller et Dunkerque de Christopher Nolan. Trois succès publics et critiques, trois œuvres oscarisées qui appliquent ce qu’Alexandre Astruc théorisait dans un texte manifeste en 1948 : le concept de la « caméra stylo » ! Écrire avec la mise scène, passer par la puissance évocatrice de l’image pour exprimer des idées, tel est le principe de cette méthode qui, transposée au paysage du blockbuster contemporain, renoue avec ce qui est l’essence même du cinéma d’action : l’expérience sensorielle et esthétique avant tout.

Repensez au premier Iron Man, et regardez où en est le personnage maintenant ? Admirez ce que l’univers de Marvel est devenu. On aura beau cracher sur les films, leurs qualités cinématographiques, la simplicité de leur modèle, mais une chose est sûre, c’est que ça marche. Et ça ne marche pas que parce que c’est du popcorn, ça marche avant tout parce que l’univers est d’une cohérence phénoménale. N’est-ce pas rebutant de tout recommencer à zéro à chaque fois ? De ne constater aucune progression, de toujours revenir à la case départ mais avec un autre acteur, pour faire peu ou prou la même chose ? On pense que si. C’est une dimension du reboot qui a tendance à nous agacer : il est laborieux de toujours devoir tout réapprendre, ou d’être réintroduit en boucle aux mêmes choses (la mort des parents de Bruce Wayne ou de l’oncle Ben par exemple).

Marvel dispose d’une autre force capable de contrer cet effet de lassitude, c’est sa capacité à renouveler son roster (sa galerie de personnages). Pour faire simple, comparez la première phase du MCU à la dernière, quels films sont en commun ? Très peu. La Maison des Idées a su apporter de la variété, de la diversité même, au sein d’un univers qu’on trouvait trop figé. Black Panther en est l’exemple le plus récent. C’est encore une histoire avec un héros, un méchant, les péripéties habituelles de tout bon blockbuster un peu générique qui se respecte. Mais avec un casting exclusivement composé d’acteurs et d’actrices Noir(e)s. Et ça change tout. La routine est brisée, le spectateur enchanté. Le box-office reflète complètement cette mini-« révolution ».

Après autant de décennies de cinéma, on pourrait facilement tourner en rond. Pourtant, on constate quand même que certains réalisateurs tâchent de faire évoluer le « genre » du blockbuster. Amaury et Victor vous en parleront sûrement mieux que nous, mais dès qu’on s’éloigne un peu des monstres du genre que sont les nouveaux et anciens milliardaires du box-office, on tombe sur des films à gros budget en pleine mutation. La Planète des Singes renoue avec l’aspect multi-dimensionnel des plus grandes fresques, Dunkerque s’adonne à l’épure tandis que Mad Max va droit au but. S’ils ne sont pas tous d’immenses succès, il y a une véritable envie de faire aller le genre dans le bon sens, de le tirer vers le haut, de créer tout simplement.

Conclusion

Les blockbusters évoluent à deux vitesses. Les canons du genre et autres gloires passées font exploser les budgets pour essayer tant bien que mal de percer au box-office, en mettant en place des suites à rallonge, des univers partagés et d’autres joyeusetés qui ne poussent pas vraiment à prendre des risques, seulement à faire comme le voisin mais en plus gros. Tandis que les autres les guident, pavent le chemin vers un avenir cinématographique meilleur, où même un mastodonte à 200 millions peut offrir quelque chose de différent, de plus ambitieux.

Si nous n’avons pas du tout envie de nous réjouir de l’arrêt de Transformers ou de l’échec de Justice League, on ne peut s’empêcher de penser qu’il fallait bien que ça arrive un jour, qu’à un moment ou à un autre, le public remarquerait la supercherie et deviendrait peut-être plus exigeant. Qu’il demanderait un peu plus de nouveauté. Si le cas Marvel vient en partie s’opposer à cette idée, il est impossible de nier que le cinéma de la démesure se dirige dans la bonne direction.

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