Marie Stuart et La Favorite : la petite et la grande Histoire

Deux manières de traiter le genre du biopic historique

En ce début d’année, deux films historiques sur deux grandes figures féminines de l’Histoire du Royaume-Uni sont sortis au cinéma. Un seul genre, le biopic, pour deux manières totalement différentes de filmer l’Histoire.

D’un côté, La Favorite, dernier film du réalisateur grec Yórgos Lánthimos, dresse le portrait décalé d’un trio composé de la reine de Grande Bretagne Anne et de ses deux favorites, Sarah Churchill et Abigail Masham. Impossible d’attendre de la part du réalisateur de The Lobster et de Mise à mort du Cerf Sacré une mise en scène académique, bien souvent préféré pour offrir une reconstitution historique juste.

De l’autre, Marie Stuart, Reine d’Écosse dessine avec une relative fidélité le point de vue glaçant et sombre de cette souveraine sur sa lutte face à sa cousine Elizabeth Ire. Dès lors, selon la mise en scène choisie par le réalisateur, la façon d’appréhender l’Histoire diffère totalement.

Réalité historique

Marie Stuart (Saoirse Ronan)

Ce qui importe à Josie Rourke dans Marie Stuart est bel et bien de rendre hommage à la reine d’Écosse au destin tragique. Pour ce faire, elle ne lésine pas sur les moyens et sublime son portrait en l’érigeant au rang de martyr, appuyée par le talent indéniable des deux actrices. Saoirse Ronan brille par son élégance et son naturel, tandis que Margot Robbie suinte de charisme. Le soin tout particulier accordé aux costumes et aux décors est pensé de telle manière à rendre compte du contexte social et politique de l’époque. A l’instar d’une pièce de théâtre, milieu dont est par ailleurs issue la réalisatrice, les deux personnages sont tour à tour au centre de la scène pour finalement se retrouver dans un face à face déchirant et magnifique.

Le film est aussi prétexte à une analyse plus universelle de la condition des femmes. Féministe, il montre avec véhémence la domination masculine et fait de ses héroïnes des symboles de résistance. Marie Stuart, en défendant ses valeurs et ses convictions, meurt accusée de trahison, mais reste digne jusqu’au bout. Elisabeth Ire, quant à elle, choisit le pouvoir, sacrifiant ainsi sa féminité pour résister dans un monde d’hommes. Les quelques libertés historiques servent avant tout un propos actuel, progressiste, et la mise en scène classique contribue à le rendre intemporel. C’est donc avant tout le portrait de deux femmes qui est dépeint, et par extension des postulats toujours d’actualité.

Elizabeth Ire (Margot Robbie)

Histoire romancée

A contrario, Yórgos Lánthimos mise davantage sur une mise en scène originale, au détriment peut-être de l’Histoire avec un grand H dont au final on se moque. Car ce qui importe réside désormais dans la petite histoire, celle des relations humaines. Nommé dans diverses catégories aux Oscars, c’est finalement Olivia Colman qui décroche le rôle de la meilleure actrice. Il est vrai que le réalisateur s’est entouré d’un très beau casting : Olivia Colman en reine instable, attachante et brisée ; la sublime Rachel Weisz en première favorite impitoyable mais honnête, et Emma Stone en jeune femme assoiffée de pouvoir et de vengeance. Mais qu’il s’agisse du jeu des actrices en lui-même ou de la mise en scène, le film se pare dans tous les cas d’une tonalité grinçante, drôle et résolument moderne.

Dès la genèse du film, il a été décidé de briser les codes du genre historique. Les acteurs étaient poussés à se détacher des faits pour insuffler un comportement contemporain à leur personnage, se libérant ainsi du carcan social. Des décors aux costumes en passant par le maquillage, le film est truffé d’anachronismes et Yórgos Lánthimos poussait à plus de réalisme « corporel » sur le tournage (pas de retouches entre les prises, transpiration non dissimulée…).

Au delà du film d’époque, c’est la cruauté courante, les vices et perfidies des hommes qui sont soulignés. A travers un montage intelligent, une bande son opprimante, une photographie habile et des dialogues acerbes, le réalisateur dépeint la monstruosité et la déchéance de l’âme humaine, et non la véracité des faits historiques.

Pour autant, que ce soit au profit d’une vision conventionnelle ou d’un regard grinçant, les deux réalisateurs dessinent le portrait de femmes qui se sont réellement battues contre le pouvoir masculin. Des femmes fortes, honorables, manipulatrices, et surtout plus intelligentes et humaines que les hommes qui les entourent. Deux films féministes donc, mais de façon radicalement différente.

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