Sicario 2 (Stefano Sollima, 2018), couverture

Sicario – La guerre des Cartels (Stefano Sollima, 2018) : la critique

Labyrinthique, étouffant, contemplatif : avec Sicario, Denis Villeneuve avait su marquer les spectateurs en leur offrant un spectacle nihiliste au final choquant sans être putassier. En compagnie du fabuleux Roger Deakins (Blade Runner 2049, pour ne citer que lui), il composait des plans, gravés dans nos mémoires depuis lors. Quand une suite fut mise en chantier, on se demandait bien quel en serait l’intérêt. Tout n’avait-il pas déjà été raconté dans le premier opus ? Taylor Sheridan semblait visiblement convaincu que non, c’est pourquoi Sicario 2, aka Sicario – Day of the Soldado, alias Sicario – La guerre des Cartels (notez l’absence de logique), a fini par débarquer dans les salles, armé de sa fureur et…c’est tout.

Bande-annonce VOST

La critique de Sicario – La guerre des Cartels, par Alexandre

Rappelez-vous les dernières minutes effarantes du premier Sicario. Cette scène desespérée dans la villa, ces quelques coups de feu filmés sans la moindre complaisance. C’était un choc. Et c’est justement de cette ADN qu’est constitué cette suite de Sicario, qui s’ouvre sur ni plus ni moins sur une scène faite pour choquer. La démarche artistique, bien loin des soucis de pudeur de Roger Deakins et Denis Villeneuve, est louable, même si la scène en rajoute une tonne dans le seul but de décrocher les mâchoires. C’est la définition même d’une ouverture « putassière ». Parce que de cette scène, Sicario 2 ne fera pas grand chose. Elle servira éventuellement de prétexte pour lancer une intrigue qui s’en détournera très rapidement pour aller fouette d’autres chats. Une intrigue centrée non pas sur le terrorisme ou les mexicains, mais sur le désir de chaos des deux mâles alpha du premier volet, à savoir le Sicario Alejandro (Benicio Del Toro) et le bourrin Matt Graver (Josh Brolin).

Débarrassé du personnage remarquable de Emily Blunt, qui était les yeux et les oreilles du spectateur et apportait par la même occasion un peu de nuance à un monde décidément bien sombre, Sicario 2 ne se soucie même plus du point de vue. On ne fait que suivre la mission bordélique de deux personnages supposément badass, face aux étrangers. Dit comme ça, le constat peut sembler sévère, et pourtant c’est bien vrai. En dehors de la petite Isabela (Isabela Moner), 95% des personnages qui ne sont pas des américains ne sont caractérisés que comme des menaces ou des tueurs, alors que l’un d’eux est au centre d’un plot alternatif, un jeune passeur qu’on ne prend même pas le temps d’humaniser. Il n’est défini que par ce qu’il est en train de devenir et ce qu’il sera amené à faire. Chaque Mexicain mis en scène dans le film ne vient que valider les actions entreprises contre eux. Ce qui fait que même si Alejandro et Matt sont dépeints comme des connards, ce qu’ils font est ce qu’il y a à faire.

Chaque balle tirée et chaque ennemi descendu ne pèsent rien. Absolument rien. Sicario 2 est une glorification de la violence telle qu’on n’ose quasiment plus en faire de manière aussi sérieuse. Dans une vraie série B, assumée comme telle dans un véritable univers fictif (John Wick, à tout hasard), ça ne serait pas gênant. Ce sont des films faits pour la punchline, des films qui ne s’amusent pas à questionner la morale parce que, soyons clairs, on s’en fout. Ici, non. Le premier Sicario s’interrogeait constamment sur la morale de ce qui se passait à l’écran, c’est pourquoi le film frôlait toujours des limites sans jamais les dépasser (ou alors un chouia). Pour cette suite, qui traite de sujets très actuels, Taylor Sheridan et son réalisateur Stefano Sollima n’en ont plus rien à faire. Iconiser des assassins par des punchlines dans un film politiquement très orienté, ce n’est pas possible. C’est purement et simplement nauséabond.

Mise à part cette dimension assez répugnante du film (que le premier évitait avec brio), tout le reste relève de l’incompréhension totale. Un peu plus nerveux, Sicario 2 perd tout ce qui faisait le charme du premier, au profit d’une mise en scène franchement peu inspirée. On croirait parfois jouer plus dans la cour de American Assassin que celle de Sicario ! Enfin, on n’abordera pas ce final qui vient achever toute forme d’espoir qu’on avait pour cette suite, crétine à souhait, plus soucieuse d’installer une franchise que de rattraper les incohérences dont le film est jonché. Rien que pour ça, vraiment, il ne fallait pas.

4/10

Sicario 2 est la preuve même que toute suite n’est pas bonne à prendre. En travestissant le style d’un premier opus mémorable, Stefano Sollima lui fait surtout perdre en impact, pour mieux se concentrer sur des personnages traités de manière problématique et des scènes d’action dont aucune n’égale le pic de tension provoqué par le passage de l’autoroute dans l’original. Alors bien sûr, il est possible que cette suite comblera les besoins de violence sèche d’une fange du public, mais à quel prix ? Était-ce bien la peine de revenir sur un film époustouflant pour ne rien lui apporter si ce n’est quelques moments « chocs » supplémentaires ? Clairement pas, non.

 

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