Paranoïa (Steven Soderbergh, 2018) : la critique

Toujours à l’avant-garde des normes hollywoodiennes, Steven Soderbergh s’est lancé dans une nouvelle expérimentation pour le cinéma : tourner avec un iPhone. Pas mal de ses camarades indépendants l’ont déjà fait (coucou Sean Baker) mais avec ce dispositif, le réalisateur signe avec Paranoïa un film méta hors-norme sur la toxicité numérique et humaine, parfaitement ancré dans notre temps.

Bande-annonce VOST

La critique de Paranoïa, par Victor

Un iPhone 7 plus, ça mesure 158,22 mm de hauteur et 7,3mm d’épaisseur. Infiniment plus petit qu’une caméra RED et pourtant, qu’est-ce qu’il y a à filmer avec un un tel outil ! Une caméra dans l’air du temps, que n’importe qui peut utiliser pour capturer un instant, dont Soderbergh va s’emparer pour filmer l’internement forcé de Sawyer. Prise au piège, celle-ci va voir ressurgir son stalker lors de son observation. Un stalker nommé David, obsédé par l’image de la femme dont il croit être amoureux.

La parenthèse d’Alexandre

Même si on met de côté la virtuosité de sa mise en scène, c’est surtout l’audace avec laquelle Steven Soderbergh façonne sa carrière qui force le respect. Passé par la saga des Ocean’s, Magic Mike, Solaris ou plus récemment Logan Lucky, le réalisateur ne cesse de surprendre et va constamment là où on ne l’attend pas forcément. Une bien belle carrière à laquelle vient se rajouter un excellent Paranoia !

De ce postulat, les expérimentations cinématographiques de Paranoia vont permettre d’observer un état du monde complètement fragilisé par cette perception numérisée. Soderbergh s’amuse à remettre en question la lucidité de ses personnages ; en plaçant son petit appareil à n’importe quel coin de la pièce, une ambiance anxiogène s’installe ainsi tout du long. Il y a d’abord la question de la folie de Sawyer (exceptionnelle Claire Foy qu’on a hâte dorénavant de découvrir en Listbeth Salander), que la caméra suit sous tous les angles possibles, comme pour faire sentir une présence lourde sur elle. Mais surtout, celle de David, un harceleur pathétique prêt à tout pour suivre de manière très toxique son éternel amour numérique ; qu’il ne cessera jamais d’observer sur les réseaux sociaux, pensant la connaître uniquement via des éléments factuels comme une chanson préférée ou une photo prise sur Instagram, par exemple.

Ce face-à-face va donc amener une réflexion féroce mais subtile de Soderbergh sur notre époque et quoi de mieux qu’un iPhone, pur produit de notre siècle, pour l’étudier ainsi. Le tout en nous offrant un thriller pince-sans-rire qui glace autant qu’il peut nous faire rire jaune. Le ton si clinique du cinéma de Soderbergh n’est pas mieux tombé que dans ce film captant froidement les dérives de l’imagerie numérique propulsée par les smartphones et les réseaux sociaux.

Le réalisateur inquiète sur notre époque, allant vers une violence jusqu’au-boutiste faisant mal à n’importe quel instant. Que ce soit dans le milieu du journalisme ou dans un hôpital psychiatrique, chaque chose a une double facette destructrice, qu’on vit avec paranoia. Soderbergh met en lumière ce constat avec un outil de cinéma de nouvelle facture, signant ainsi un thriller révolutionnaire impeccable.

Pour aller plus loin

Soderbergh n’est pas le seul à avoir expérimenté la caméra de l’iPhone. Si cet engouement vous intéresse, il est plus que recommandable de regarder Tangerine, film de Noël queer de Sean Baker où le dispositif permet de suivre n’importe où deux héroïnes particulièrement attachantes dans les rues de Los Angeles.

Paranoïa (VO : Unsane) Couverture du livre Paranoïa (VO : Unsane)
Steven Soderbergh
Claire Foy, Juno Temple, Matt Damon
20th Century Fox
11 juillet 2018
1,5 millions $

Une jeune femme, convaincue d’être harcelée, est enfermée contre son gré dans une institution psychiatrique. Alors même qu’elle tente de convaincre tout le monde qu’elle est en danger, elle commence à se demander si sa peur est fondée ou le fruit de son imagination…

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