Il y a un peu plus d’un an, Ang Lee livrait une charge frontale contre l’instrumentalisation des héros de guerre américains, à travers l’histoire fictive de Billy Lynn. Champ de bataille et ovation du public se télescopaient le temps d’une pause lors du Super Bowl, jetant des soldats en pâture au beau milieu d’un stade en feu. Aujourd’hui, Clint Eastwood applique exactement ce que Un jour dans la vie de Billy Lynn se tuait à dénoncer, en impliquant directement les « héros » d’un fait récent dans son adaptation cinématographique. Une fausse bonne idée, vous dites ?

Bande-annonce

Ce qu’on a pensé du 15H17 pour Paris

21 août 2015. Ayoub El Khazzani entre dans les toilettes d’un train Thalys, pour se préparer. Lentement, il enfile sa veste, s’équipe de ses armes et plonge une dernière fois son visage dans de l’eau. En se relevant, il se contemple dans le miroir accroché au-dessus du lavabo, au ralenti. Cette scène pourrait être celle de l’introduction d’un méchant dans un film de Steven Seagal. El Khazzani est le vilain caricatural. En tout cas, il est présenté comme tel par la mise en scène d’un réalisateur qu’on a souvent admiré, et qu’on ne peut que conspuer ici. Le 15H17 pour Paris nous raconte comme trois touristes américains (des militaires) ont su endiguer l’attaque terroriste de ce méchant. Ou plutôt, correction : le 15H17 pour Paris nous raconte comment trois militaires américains étaient prédestinés à vaincre le mal le jour de l’anniversaire de votre serviteur.

Tout commence par une rencontre, et des épreuves. Beaucoup d’épreuves. Clint Eastwood s’est plié en quatre pour justifier tous les éléments qui ont mené Spencer Stone et ses compères, tous dans leur propre rôle, à préserver le monde d’un attentat de plus. Rien n’est le fruit du hasard, tout est prédestination. Comme si leur destin, et en particulier celui de Stone, aidé par une main divine, se devait de passer par là. Pour nous le faire comprendre, le 15H17 pour Paris enchaîne les dialogues médiocres, tartinés d’une bonne dose de foi, tout en nous faisant visiter l’Europe en compagnie des trois gus. Les héros mangent des glaces, les héros mangent des pizzas, les héros regardent sous les jupes des filles. Eastwood tente de banaliser ses personnages, avant de nous balancer de la réflexion philosophique de PMU sur fond de soleil couchant. C’est comme qui dirait un tantinet maladroit.

Que dire alors lorsque, fier de sa bêtise crasse, Spencer Stone se fait corriger par un Allemand au sujet de la Seconde Guerre Mondiale ? « Tu sais bonhomme, les Américains ne sauvent pas toujours le monde du Mal », dit l’Allemand, dix minutes avant que le Mal ne soit terrassé par…un Américain. Quel est le message ? Le réalisateur, plus réactionnaire que jamais, impose une rhétorique nauséabonde, entièrement tournée vers le culte des armes, de la sainte croix de Jésus et des Etats-Unis d’Amérique, ce grand pays en excellente santé. Ahem. Et le pire, c’est qu’il le fait sans panache. Il étire jusqu’à l’extrême les seules 5 minutes intéressantes, elles aussi parasitées par une stylisation malvenue, en les entrecoupant de moments de vie inintéressants. C’est d’autant plus gênant que le mélange de réalité et de fiction amené par la présence des trois acteurs-soldats se révèle particulièrement malsain.

Plus qu’une simple adaptation d’un fait marquant, le 15H17 pour Paris est une immense pub en faveur de l’armée et des grandes valeurs américaines. Une sorte de production Cannon luxueuse, vouée à ne rien raconter à base de pas grand chose. Rarement un aussi grand réalisateur n’avait dérapé de façon aussi magistrale. Cela étant dit, on a tout de même hâte de le voir porter à l’écran la vie de Filou, le Berger Allemand qui a repéré une bombe dans un sac parce qu’il mangeait des croquettes Royal Canin quand il n’était encore qu’un chiot.

L’avis des p’tits potes de GTP

Découvrez la critique du film par Rémi sur les Brouillons du Cinéma :

« Là où le traitement de l’histoire est passionnant, c’est aussi, paradoxalement, par là qu’en résulte les plus grandes faiblesses du film. Clint Eastwood cherche à s’effacer derrière les protagonistes, presque comme s’ils les laissaient conter eux-mêmes leur histoire. »

Découvrez aussi la critique du film par Lucile sur Lully Fabule :

« Clint Eastwood, personnage qu’on admire d’un point de vue artistique, ne peut s’empêcher de montrer son visage d’Américain conservateur, qui prône les armes à feux dans les bras des enfants, encense l’armée et déborde de patriotisme exacerbé. »

Détails

Le 15H17 pour Paris, Clint Eastwood - Affiche

Réalisateur : Clint Eastwood
Casting : Spencer Stone, Alek Skarlatos, Anthony Sadler
Distributeur : Warner Bros
Date de sortie : 7 février 2018
Budget : 30 millions $

Le baromètre Good Taste Police :

Dans la soirée du 21 août 2015, le monde, sidéré, apprend qu’un attentat a été déjoué à bord du Thalys 9364 à destination de Paris. Une attaque évitée de justesse grâce à trois Américains qui voyageaient en Europe. Le film s’attache à leur parcours et revient sur la série d’événements improbables qui les ont amenés à se retrouver à bord de ce train. Tout au long de cette terrible épreuve, leur amitié est restée inébranlable. Une amitié d’une force inouïe qui leur a permis de sauver la vie des 500 passagers.
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