Clint Eastwood, portrait

Clint Eastwood : American Filmmaker

Clint Eastwood, éternelle légende du cinéma américain, n’a pas encore fini de faire parler de lui. Ses sorties lors des différentes interviews deviennent de plus en plus provocatrices, contestant notamment la politique anti-Trump, et chacune de ses nouvelles réalisations suscite la controverse. Dernier exemple en date : Le 15h17 pour Paris, dans lequel il fait revivre l’attentat du Thalys à ceux qui l’ont déjoué. Et si le réalisateur ne déroge pas à la polémique, ses détracteurs ne manquent pas de rappeler sur les réseaux sociaux à quel point son cinéma est néfaste. Pourtant, il fût un temps où Eastwood était une super-star de l’auteurisme américain. Que s’est-il passé depuis ? Serait-il vraiment réellement devenu cette tête de mule réactionnaire que tout le monde aime détester ?

Un petit retour en arrière s’impose. Revenons au temps où Don Siegel et Sergio Leone firent de lui une figure phare du cinéma américain, avec des films comme Le Bon, la Brute et le Truand et L’inspecteur Harry. Après cette première partie contextuelle, l’analyse d’une réalisation d’Eastwood permettra de voir comment celui-ci a su subvertir les genres cinématographiques qui l’ont fait connaître. Car Eastwood n’est pas qu’au centre de son cinéma, il est aussi explorateur des mythes héroïques composant sa nation. C’est alors qu’il se met à incruster régulièrement le réel dans ses films, notamment dans sa trilogie du Héros lancée en 2015 avec American Sniper.

A Sherif Star Is Born

Avant qu’il ne s’empare d’une caméra, qui était Clint Eastwood ? Tout d’abord, pendant près de neuf ans, il n’était que simple figurant. Son premier rôle dans un long-métrage destiné au cinéma était celui d’un simple pilote d’avion bombardant une araignée géante dans la série B Tarantula de Jack Arnold, rien que ça.

Des séries B horrifiques mais surtout des films et feuilletons aux genres prédestinant la carrière de l’acteur-réalisateur, allant du film de guerre avec le célèbre Jour le plus long (1962) au western avec la série Death Valley Days (1956), retitré Les Aventuriers du Far-West en France. Le western, genre qui le propulsera au rang de star par la suite avec sa rencontre avec un réalisateur tout aussi légendaire : Sergio Leone.

En 1964, le comédien se lance dans la Trilogie du Dollar initiée par le réalisateur italien. Ce qui donna lieu à trois films majeurs dans lesquels il incarne le légendaire « Homme sans nom » : Pour une poignée de dollars en 1964, Et pour quelques dollars de plus en 1965 et Le Bon, la Brute et le Truand en 1966. Prenons ce dernier film. L’acteur Eastwood y expose déjà l’ambiguïté de sa figure. Il est désigné comme Le Bon face aux personnages de Lee Van Cleef et Eli Wallach nommés respectivement La Brute et Le Truand. Lorsque l’on découvre ce film, hors Trilogie du Dollar, on peut penser naïvement qu’il représentera le bras droit de la justice. Sa première apparition suppose un rétablissement de l’ordre, contrastant avec les terreurs présentées auparavant. Remettant Tuco (Le Truand) aux mains de shérifs, celui qui semble être Le Bon se montre comme une figure autoritaire. Pourtant, quelques minutes plus tard : Tuco, sur le point d’être pendu, est libéré par des coups de feu. On se rend compte qu’un marché a été conclu entre L’homme sans nom et Tuco, partageant les parts de la récompense pour la capture de ce dernier. Ils récidivent encore une fois et celui que Tuco surnomme Blondie décide soudainement de le quitter. C’est alors que l’inscription The Good apparaît enfin à l’écran au son du leitmotiv musical d’Ennio Morricone.

Le Bon, la Brute et le Truand, de Sergio Leone

Le « bon » n’est pas un symbole de respect moral dans le film. Eastwood, en tant qu’acteur, jubile à jouer ce personnage. Un anti-héros, dont l’adhésion du public se fait immédiatement juste car il est bon dans ce qu’il fait. Il parvient à ses fins, usant de sa ruse et d’un bon usage des armes. C’est la figure du héros solitaire, inspiré par le Yojimbo de Akira Kurosawa, qui est lancé ici. Figure dont l’essayiste Jean-Baptiste Thoret, spécialisé dans le cinéma américain, parle avec les mots suivants : « L’homme sans nom ouvrit la voie du héros d’action moderne : un individualiste amateur de répliques laconiques et d’un humour toujours pratiqué à froid, qui a troqué la chevalerie d’autan pour l’efficacité, l’empathie pour l’absence d’affects et la vie du chef de famille pour celle du cavalier solitaire. »¹

Après cette définition sont évoqués des héros iconiques tels que John McClane ou Snake Plissken mais un autre personnage de légende est mentionné, aussi joué par Clint Eastwood : l’inspecteur de police Harry Callahan. Cinq ans après le succès du Bon, la Brute et le Truand, le comédien incarna une autre figure d’anti-héros absolu dans L’inspecteur Harry, quatrième collaboration avec le réalisateur Don Siegel. Il incarne le même type d’héros qu’il interprétait chez Leone, à savoir la figure du cavalier solitaire, à une exception près : il fait figure d’autorité cette fois-ci puisqu’il enquête sur un tueur-en-série sévissant dans les rues de New-York. Impertinent, réactionnaire et gâchette facile, mais pourtant héros principal du film et d’une licence (cinq films, tout de même !) ; Harry est une figure difficile à cerner comme son comédien, qu’on a longuement étiquetée de cette manière.

Clint Eastwood incarne à cette époque une première idée de son ambivalence : vedette phare de films légendaires, ses personnages posent cependant des questions de moralité et de justice. Ce qu’il remettra en cause dans ses réalisations en se mettant-en-scène comme dans Million Dollar Baby ou Impitoyable. Mais cela va lui permettre de se poser une question essentielle qui va traverser toute sa filmographie jusqu’à aujourd’hui : qu’est-ce qu’être un héros en Amérique ? Pour voir comment cette question est traitée par le réalisateur, retour sur l’un de ses plus grands cartons en tant que cinéaste.

American Sniper : show me a hero

American Sniper
American Sniper, de Clint Eastwood

A la fin de l’année 2014, un véritable phénomène s’empare du box-office américain. Ce n’est pas le nouveau volet d’une franchise avec Jennifer Lawrence, ni Matthew McConaughey dans l’espace mais Bradley Cooper en soldat, filmé par Clint Eastwood. Adapté des mémoires du tireur d’élite Chris Kyle, ce projet d’abord confié à David O’Russel puis Steven Spielberg a su créer un climat électrique dans l’industrie cinématographique. Plus grand succès du réalisateur, remportant plus de 350 millions de dollars aux Etats-Unis, personne ne s’attendait à un tel engouement. Celui-ci à l’image des scènes finales, tirées d’archives, où la foule contemple le destin funèbre du soldat.

American Sniper
American Sniper, images réelles

Encore une fois, la controverse pointa le bout de son nez. Des artistes comme Seth Rogen ou Michael Moore exprimèrent leur aversion pour le film d’Eastwood, le comparant à de la propagande. Alors, American Sniper, propagande d’extrême-droite mensongère sur la réalité ? C’est plus compliqué que cela…

A vrai dire, de manière catégorique, Eastwood se positionne immédiatement comme fervent opposant à la guerre. Lui-même le déclare dans une interview donnée au Monde à la sortie du film : “Il y a aussi un aspect anti-guerre” dans American Sniper². Et comme il le dit juste après, c’est un film empli de doutes. Il fait état du patriotisme de Chris Kyle, pur Texan fier d’une culture rodéo et voulant servir son pays suite aux attentats, patriotisme confronté non plus à l’idéalisme mais à la réalité ultra-violente de la guerre.

American Sniper, scène des attentats du 11 septembre 2001

Et si les actes de Kyle commis en Irak sont filmés avec la nervosité d’une grosse production américaine, amenant le problème quant à l’héroïsation, ils sont opposés aux scènes difficiles évoquant le retour des soldats américains. Eastwood n’hésite pas à montrer des corps blessés et un Kyle vivant avec des symptômes post-traumatiques. Le dernier plan du film va même jusqu’à montrer des images de l’enterrement du véritable Chris Kyle. Mais alors, si Eastwood affirme sa position, quel est le problème ? La romantisation de la vie de Kyle. Il s’ajoute aux héros Eastwoodiens, qui marquent par leur ambiguïté. Ici, cette ambivalence s’incarne à travers le traitement de la vie de cette figure réel par le réalisateur. Il occulte la part la plus troublante de Chris Kyle pour se consacrer sur sa vie de famille et ses actions. Or, sous les traits de l’acteur Bradley Cooper, il en fait un héros tiraillé par des états d’âmes. Un véritable personnage de cinéma, porté par un acteur, naît sous nos yeux.

Une figure héroïque fabriquée par le cinéma, que Kyle s’est lui aussi appropriée en adaptant sans remords ses exploits dans un livre autobiographique, et que le patriotisme américain a aussi créé. Eastwood confronte la réalité aux écrans, la fiction face aux images d’archives, concluant son film lors d’un cortège funéraire particulièrement amer. Et là est la clé d’American Sniper : un éternel combat entre les représentations fictives, ce que les citoyens en font, et le retour à la réalité particulièrement violent.

Ce jeu d’opposition a construit Clint Eastwood tout au long de sa carrière. Patriote, d’accord, mais aussi témoin d’une Amérique constamment fragilisée par ses contradictions. En tant qu’acteur et réalisateur, il a su traverser les époques et les genres de fictions pour parler de sujets de société tels que la guerre, la justice ou le racisme. Avec une impertinence qui l’a placé au rang de légende, l’auteur semble se remettre constamment au question dans son cinéma. Et ce n’est pas La Mule, nouveau long-métrage du réalisateur, qui nous fera dire le contraire

¹ THORET Jean-Baptiste, Cinéma contemporain : mode d’emploi, Flammarions, 2011
² LESNES Corinne, Clint Eastwood : “Dans American Sniper, il y a aussi un aspect anti-guerre”, Le Monde, Février 2015

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