birds of prey female gaze
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Birds of Prey et la fantabuleuse subversion du male gaze

Basé sur les personnages de DC comics, réalisé par Cathy Yan et scénarisé par Christina Hodson, Birds of Prey and the fantabulous emancipation of one Harley Quinn (de son titre original) se concentre sur, vous l’aurez compris, l’émancipation des personnages de Renee Montoya, Cassandra Cain, Dinah Lance (Black Canary), Helena Bertinelli (Huntress) et, bien évidemment, Harley Quinn. Chacune à leur façon, ces femmes vont apprendre à s’imposer et à se définir elles-mêmes, tout en combattant un super-vilain. A travers le personnage principal d’Harley Quinn, après son passage dans la Suicide Squad en 2016, le film lui-même s’affranchit d’un traitement (trop) habituel du genre. Cela serait-il dû au fait que la nouvelle personne à la réalisation se trouve être une femme ?

Le male gaze, ou « regard masculin » en français, est tout simplement le fait que le principal de notre culture visuelle est créé et dominé par la perspective de l’homme cisgenre et hétérosexuel. Globalement, c’est une expression de la domination sociétale de l’homme sur la femme. Son existence semble cohérente sachant que la majorité des personnes en position de pouvoir, que ce soit dans les studios de cinéma ou autre, se trouvent être des hommes cis-hétérosexuels. Un exemple probant, et celui qui nous intéresse ici, est la façon dont est représenté le personnage d’Harley Quinn dans Suicide Squad de David Ayer, ainsi que dans certaines de ses apparitions dans les comics. Quand je dis « représentée » cela inclut ses tenues mais surtout la façon dont elle se comporte et dont tout cela nous est donné à voir par la caméra, le scénario et la mise-en-scène qui ne font du personnage qu’une potiche réduite à l’attention que lui porte (ou non) un personnage masculin… Certes la base du personnage d’Harley Quinn est qu’elle était l’objet du Joker qui faisait ce qu’elle faisait pour lui, puisque complètement manipulée par lui. Mais tout le principe était de justement renforcer le statut de vilain du Joker en explorant son impact néfaste sur Harley Quinn. Par conséquent, cette dernière est petit à petit devenue une figure d’émancipation sans pour autant altérer l’essence de son personnage fantasque et effréné. Et c’est exactement ce que propose Birds of Prey.

birds of prey director cathy yan
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Le film réussit tout ce qu’il entreprend et plus encore. Ici, les femmes prennent les rênes de leurs vies et de leurs destins. Elles n’ont besoin de personne, et encore moins d’un homme qui les traite comme des poupées, pour exister. En l’occurrence, Harley Quinn est elle-même, par elle-même, tout en s’étant construite grâce (ou à cause) de sa relation toxique avec le Joker. Le parallèle entre Harley Quinn et le film Birds of Prey est évident. En plus d’être à l’image de son personnage principal, fun et coloré tout en restant ancré dans un réalisme essentiel, ce film a vu le jour par envie (et besoin) de se réapproprier un traitement trop « masculin » des personnages féminins de ce genre. De ce fait Cathy Yan et Christina Hodson réhabilitent des personnes trop souvent traitées comme des objets et laissées pour compte en les représentant (c’est-à-dire en les écrivant et en les filmant) avec nuances. Cette manière de dépeindre un univers et des personnages est ce qu’on peut appeler la female gaze. Cette dernière vise à aller à l’encontre du fait que le regard masculin soit universellement accepté comme la norme. Elle a d’ailleurs été très bien décrite par Céline Sciamma comme « la décision de ne pas objectifier les personnes » et « un combat contre les conventions”. En ce sens Birds of Prey, qui se traduit de façon très appropriée par « oiseaux de proie », permet à ses personnages de se libérer de ce carcan de femme objet, tout en essayant de faire de même et de changer la perception qu’a le public de ses personnages.

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Avant même quele film ne soit en salles, certains faisaient entendre leur mécontentement sur internet. Dès les premières photos prises sur le tournage où l’on pouvait voir Harley Quinn dans ses nouvelles tenues, bon nombre de personnes presque scandalisées ont réagit. Qu’est-ce qui n’allait pas? Harley Quinn était-elle interprétée par une autre actrice? Avait-elle subitement changé de couleur de cheveux? Rien de tout ça, non. Simplement elle avait changé de costume et était vêtue de sequins et d’un crop-top fluorescent (on remercie et apprécie le travail d’Erin Benach la costumière). Pourtant dans Birds of Prey elle est parfois aussi peu couverte qu’elle l’était dans Suicide Squad ce qui colle au personnage et à sa personnalité, et semble être ce qui plaisait à beaucoup d’hommes cis-hétérosexuels dans le film précédent. Alors pourquoi les quelques changements apportés à ses tenues déplaisent quand même à beaucoup? Parce que la façon de montrer Harley Quinn n’est plus la même.

Le male gaze ce n’est pas juste déshabiller les personnages féminins, c’est les mettre en position de faiblesse (ce qui peut parfois passer par une faiblesse physique visiblement illustrée par le manque de vêtements). Cette fois-ci les personnages, notamment celui d’Harley Quinn, sont écrites et filmées par des femmes et donc présentées comme des vraies humaines, des femmes en pleine possession de leurs moyens. Sans pour autant leur enlever tout charme et personnalité, ni le scénario ni la caméra ne les positionnent en demoiselles en détresse ou passent des heures sur leurs attributs. On retrouve ce même contraste en comparant le dernier Charlie’s Angels d’Elizabeth Banks aux précédents films, ou encore le traitement du personnage de Diana Prince dans Wonder Woman de Patty Jenkins et Justice League de Zack Snyder. Alors certaines personnes, laissez-moi être plus précise; certains hommes sont mécontents parce que Birds of Prey n’est pas un film qui place ses personnages féminins en tant que proies. Et même si certains assument complètement qu’ils n’iront pas voir le film parce que les femmes ne sont « pas sexy » (comprendre: sexualisées), ce n’est évidemment pas la première justification de cette indignation. Le principal argument est la seule, l’unique, la sacro-sainte « fidélité aux comics« .

Première apparition de Harley Quinn dans la série animée Batman (1992) – Harley Quinn dans Suicide Squad (2016) – Harley Quinn dans Birds of Prey (2020)

Il faut bien comprendre que les films et séries du DCEU (DC Extended Universe) et MCU (Marvel Cinematic Universe), et autres adaptations, sont des réécritures. Par conséquent des changements sont inévitables. Transmettre l’essence d’une bande-dessinée (ou d’une série animée) en film n’est pas une mince affaire, et certaines choses logiques sur papier peuvent vite devenir ridicules en live-action. Cela dit, savoir ça n’empêche pas de potentielles levées de bouclier et pseudo-boycotts quand un concept art ou une photo d’un nouveau personnage dans un futur film fait surface et ne correspond pas exactement aux visuels du matériau de base. En l’occurrence lorsque les versions cinéma de Black Canary, Huntress, et, pour en revenir à elle, Harley Quinn dans Birds of Prey ont été dévoilées, nombreux se sont plaints de la non-fidélité des costumes. Pourtant, lorsque les premiers visuels d’Harley Quinn dans Suicide Squad de David Ayer sont apparus, très peu de la majorité bruyante, c’est-à-dire les hommes cis-hétérosexuels, s’est plainte. Alors que, si on se fie à leur logique, un mini-short et des vêtements déchirés hyper-sexualisés ne semblent pas très fidèles à son costume noir et rouge qui la couvrait de la tête au pied dans la série animée originale. D’autre part, la non-fidélité aux comics ne semble pas être un problème non plus quand il s’agit de modifier le costume de Yondu des Gardiens de la Galaxie pour, à l’inverse, lui rajouter des vêtements. Parce qu’un homme tout bleu quasiment nu qui se balade dans l’espace avec un arc et des flèches, ça passe beaucoup moins bien dans un film que sur papier (Qui? James Cameron?). Tout comme une adulte vêtue des orteils jusqu’aux oreilles de spandex noir et rouge d’ailleurs.

Respecter le matériau de base dans le cas d’une adaptation est un argument recevable, lorsqu’il prend en compte les altérations inhérentes et nécessaires à la transition d’un média à un autre. Depuis la série animée, et dans les comics, Harley est une anti-héroïne extravertie, farfelue, lunatique, intelligente, et qui apprend à devenir indépendante. C’est exactement comme ça qu’elle est dans le film de Yan, contrairement à celui d’Ayer. Ce qui pose réellement problème à certains avec la façon dont Cathy Yan, Christina Hodson, Erin Benach et Margot Robbie présentent le personnage d’Harley Quinn dans Birds of Prey, est que cette fois-ci elle n’est pas là par et pour le désir et le plaisir des hommes. Cette fois-ci, comme le personnage originel de la série animée, elle a été définie par son rapport à un homme pendant trop longtemps et se rend désormais compte de son potentiel et de sa valeur. Tout ça indépendamment de comment elle est habillée. Et ce qui en surprend, et dérange, plus d’un, est qu’elle est enfin filmée comme telle.

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Avec Birds of Prey, la réalisatrice Cathy Yan, la scénariste Christina Hodson, la costumière Erin Benach ainsi que la productrice et actrice principale Margot Robbie, entre autres, réussissent donc à faire s’émanciper à la fois le personnage d’Harley Quinn dans la diégèse par sa libération d’un personnage masculin néfaste et en se re-définissant elle-même en tant que personne, la vision que le public peut avoir d’Harley Quinn par la subversion du male gaze, ainsi que le traitement des personnages féminins dans ce genre de film par une représentation plus humaine et moins opportuniste. Tout ça dans une géniale ambiance musicale plus qu’appropriée, et avec de superbes tenues représentatives des personnages et dignes de vos meilleurs futurs costumes d’Halloween.

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Un dossier réalisé par Amaury Foucart