Bad Education : crime et heure de colle

Il faudrait sérieusement se demander pourquoi les salles obscures peuvent se priver de tels œuvres provenant du cinéma américain ? Cette question introductive peut s’expliquer dans ce cas précis, par le rachat du film par la chaîne HBO. Mais il est regrettable de voir qu’un cinéma mainstream aussi riche, parvenant à stimuler par ce qu’il dévoile de la société de son pays, échappe au radar des salles obscures en passant par une case devenue de plus en plus inévitable : le petit écran. Après First Reformed ou encore Eighth Grade, c’est au tour de Bad Education, réalisé par Cory Finley, de sortir de la sorte. Autant vous le dire tout de suite : jetez vous sur cette bombe disponible sur OCS et en vidéo.

À la Roslyn High School, le directeur Frank Tassone (Hugh Jackman) atteint des sommets de popularité. Ayant comme projet rêvé de propulser son école à la première place du classement national, son quotidien repose uniquement sur son bien-être (régime et chirurgie esthétique sont monnaies courantes), celui de ses collègues, ses élèves et son voisinage. Jusqu’au jour où cette vie de bonnes manières se défigurera suite à une affaire de détournement de fonds au sein de l’administration…

Le film s’empare de son sujet pour livrer un réquisitoire mordant contre le système financier des écoles, l’hypocrisie de son administration. Le tout propulsant la rébellion des premières victimes concernées : les élèves.

Sensation au Toronto International Film Festival de 2019, qui s’est ensuivi de son achat par HBO, le second long-métrage de Cory Finley s’inscrit dans la nouvelle tradition américaine de raconter des faits criminels bigger than life. Avec la présence d’Allison Janney au casting, consacrée aux Oscars il y a deux ans pour avoir joué la mère borderline de Tonya Harding dans Moi, Tonya, le lien est alors immédiat. Ici, le film s’intéresse donc au scandale financier qui s’est passé à la ville de Roslyn, près de New-York. Et il s’avère que cette nouvelle manie de l’American Crime Story, probablement propulsé par la série de Ryan Murphy, génère des sujets passionnants pour la fiction américaine. Finley l’a bien compris. En multipliant les points de vues, dont celui d’une lycéenne apprentie journaliste qui aura son importance capitale dans les faits racontés, le film s’empare de son sujet pour livrer un réquisitoire mordant contre le système financier des écoles, l’hypocrisie de son administration. Le tout propulsant la rébellion des premières victimes concernées : les élèves. Le rise and fall (gloire et chute) classique devient alors une exploration caustique d’une économie académique ; alors filmée comme une sorte de centre commercial où tout n’est qu’artificialité (cartes de vœux, réunions en tout genre pour attirer les sourires et les voix aux élections, etc.). Et cette plongée vertigineuse dans ce gouffre consumériste repose sur les épaules de son acteur principal : Hugh Jackman.

Habitué aux rôles de figures déchues, on se souvient l’an dernier de The Front Runner où il incarnait le candidat démocrate Gary Hart, Jackman excelle dans le rôle de cet individu qui défigure au fur-et-à-mesure de sa chute le masque qui cache ses secrets aux yeux de tous. Toujours sur un fil de plus en plus tendu, qui laissera apparaître dans la courtoisie de son personnage une tonalité devenant alors plusmenaçante (il suffit de voir les rares échanges effectués avec le personnage de Rachel au cours de l’histoire), il devient alors brillant dans sa stature presque pathétique (accentuée par la composition taquine de Michael Abels) face à des conséquences qui le dépasse totalement.

Il est d’ailleurs intéressant à noter que cette sobriété vite décrépie du personnage joué par Jackman se voit renforcé par ceux qui le côtoient. En prenant l’acteur comique Ray Romano, ainsi que Alison Janey, Cory Finley joue habilement sur leur jeu cabotin afin de renforcer le manque de suspicion quant à l’implication de Tussone dans cette histoire. Mais plutôt que de passer par la facilité de transformer Jackman en un véritable paria grossi par le surjeu, son interprétation très humaine titillera notre empathie face à ce magouilleur. Le film s’amuse de cela, allant jusqu’à inclure la chanson White Flag de Dido (qui parle alors du refus d’abandonner un amour qui a pris fin dans le passé, sorte de miroir aux conséquences des actes de Tussone) et ajoute au récit une tonalité tragi-comique irrésistible.

Un drame féroce tiré de faits réels
Malin et provocateur, Bad Education réussit son coup. Séducteur en apparence, il relève d’une implacable monstruosité lorsqu’il nous impose à constater d’importants dégâts. Sous une pluie des rires nerveux et d’une sympathie vite perturbante, on devient de plus en plus sidéré par l’ampleur de la catastrophe. Une réussite brillante dans ce qui est devenu un nouveau genre issu du drame américain et des faits-divers tirés de la presse.
4

Bande-annonce :

La caméra stylo à Hollywood : une étude en quatre blockbusters
Un dossier réalisé par Amaury Foucart